Shogun – James Clavell

Comment résumer une culture en deux livres

Shogun, lecture qu’un de mes amis du Cercle m’a adressé, auquel je dédie cet article. Je ne parlerais que de la version littéraire, car je n’ai pas encore suivi la version télévisuelle.
Je suis depuis mon enfance intrigué par la culture japonaise de l’ère Edo, ces samuraïs, ces duels d’honneurs et de traditions, ces conflits de subordinations, ces intrigues… Une ambiance s’en dégage qui m’attire sincèrement. J’ai dépassé la phase romantique d’appréciation de cette période : je sais que la véritable culture tenait la subordination plus comme des rapports de force que d’honorables accords, que l’honneur n’avait aucun rapport avec la piété ou avec la décence mais plutôt avec les excuses et la défense légale ; malgré tout, j’aime l’ambiance qui s’en dégage, qui me fait voyager.
En un sens, écrire sur ce livre, c’est un peu écrire sur moi, sur celui que je fus, sur celui que je suis devenu.

Synopsis

En pleine ère du Sengoku Jidai – qui n’est bien sûr pas nommé -, un navire corsaire hollandais s’échoue sur les côtes japonaises, avec à son bord une large cargaison d’armes et de richesses pillées dans les colonies espagnoles. John Blackthorne, le navigateur, se retrouve par un concours de circonstances comme représentant de l’équipage européen face aux Japonais, qui n’ont d’habitude de contacts avec ce continent qu’au travers des prêtres jésuites espagnols. C’est un de ceux-ci qui sera pétitionné pour faire l’interprêtre entre les seigneurs samuraï et Blackthorne. L’inimitié entre les trois nations européennes et les différences culturelles entre européens et japonais rendront chaque discussion relève problématiques, piégeuses et manipulatoires.

Style

Narrateur omniscient nous faisant partager non seulement les dialogues mais aussi les pensées de ses personnages, le schéma est classique et ressemble beaucoup à d’autres livres de la même période.
Cependant, un fait est à même de désarçonner : il est parfois des scènes où sont présent à la fois des européens et des japonais, chacun des groupes dialoguant dans son dialecte, et ce, en même temps. Il est étrange de suivre un dialogue où il faut sauter des lignes pour suivre. Mais, plus le livre avance et moins cette problématique se pose.

Histoire

John Blackthorne, pilote anglais et donc anglican, se pose comme un danger pour les jésuites qui, auparavant, étaient les seuls sources de connaissance européennes pour les seigneurs japonais. Il tombe dans un jeu de pouvoir et d’influience entre les différents seigneurs locaux. La carcasse de son navire, pleine de canons et de fusils de bonne qualité, est hautement convoitée.
Il se voit assigner une traductrice de haute lignée, elle aussi manipulatrice et manipulée, et il va devoir apprendre à vivre et à jouer selon les règles des japonais.

Réflexions

Très rapidement dans la lecture, le nombre de personnages s’élargit, mais restent simples et bien différents. Toranaga, Makaki, Fukiko, Bumi, Ishiyo… Même si leurs consonnances sont inhabituelles au lecteur moyen, le fait qu’elles soient si éloignées les unes des autres aident.
Le rythme assez soutenu permet de comprendre ces personnages mais ne s’arrête sur aucun autre que Toranaga ou Blackthorne, les deux seuls vrais personnages principaux. Heureusement dans un sens, car les complots et les discussions sont parfois d’une complexité étonnante. Les non-dits, les menaces cachées, les dérsirs et les appels à un honneur mâtiné de terreur, tout est parfait pour représenter les paniers de crabe que furent les politiques japonaises de l’époque.
La complexité et la duplicité restent de mise tout au long de l’oeuvre. Le personnage principal, jouet dans le jeu politique de son « sauveur », se fait transporter au gré des complots et des besoins – tantôt protégé, tantôt exposé pour confondre ses adversaires.
La bonne chose pour le récit est que Blackthorne s’intègre rapidement ; l’histoire ne traine pas en longueur de par une résistance qui voudrait prouver la force d’âme du monsieur. Hélas, il ne devient pas acteur pour autant – cela est réservé à la seule personne qui dispose de toutes les cartes, Toranaga.

Conclusions

Ma conclusion arrive abruptement, tout comme celle de ce roman. Certes, toutes les situations s’étaient résolues, les différents fils s’étaient relié (ou avaient été tranché violemment). L’équivalent que je trouverais à ce petit traumatisme serait de se dire que, pour terminer Le Seigneur des Anneaux, l’auteur avait inséré après la bataille de Minas Tirith un petit texte de deux pages mentionnant l’aventure de Sam et Frodon, la chute de Barad-Dur, et le règne d’Aragorn. Le tout en moins de temps pour le lire que pour boire une tasse de thé.
Une bonne lecture, mais qui manque de piment. J’apprécie cependant la grande machine qui se dévoile tout au long – malgré son abrupte fin.

Servir froid – Joe Abercrombie

De la justice karmique et de l’impératif de briser les cycles

On m’avait recommandé le livre – ou plutôt l’auteur – comme inspiration pour ma campagne de Symbaroum. Je ne le connaissais pas du tout, et espérais trouver de bonnes idées pour habiller mon monde.

Dès l’introduction, le ton est donné ; j’ai même pris peur de souffrir un moralisme matérialiste poussé ad-nauséam, comme si souvent dans la fantasy moderne – je prendrais pour exemple l’Alliance des Martyrs, dont j’ai fait une revue récemment. Mais je me suis accroché – après tout, j’en avais « besoin » pour préparer mes séances.

Synopsis

Nous suivons donc Monza Murcatto, cheffe mercenaire de la très lâche mais très efficace compagnie mercenaire des Mille Epées. Comme dans tout récit de vengeance qui se respecte, elle se fait trahir immédiatement : les exploits que sa lame avait remporté sont devenus trop dangereux pour son employeur, qui, par crainte d’être détrôné, supprime la nouvelle héroïne populaire.

Celle-ci et son frère se font donc saigner comme des porcelets par les lieutenants de son ex-employeur, et si son frère succombe à ses blessure, Monza survit – tant bien que mal, durablement handicapée par ses blessures et sauvée in-extremis par un étrange médecin.

La vengeance contre ses malfaiteurs commence, et avec elle l’escalade de la violence.

Style

Je n’ai rien à redire sur le style à proprement parler – efficace, rien de transcendant mais agréable à lire et clair.

Univers / Réflexions / Appréciations

Cette section est libre de quasiment tout divulgâchage ; je reste sur des principes très larges et généraux pour permettre de bien comprendre ma réflexon.

Donc, Monza Murcatto va se lancer dans une série d’assassinats, tous bien différents les uns des autres ; et elle va commencer par rassembler une équipe, Ocean-11 style. Gros bras, empoisonneurs, bricoleurs… L’un s’apitoye sur lui même, l’autre déteste le monde à travers une façade de politesse, l’une est otage de la situation tandis qu’une autre rêve de liberté… A bien prendre ces personnages ensemble, je ne leur aurai pas fait confiance pour tenir une baraque à frites. Mais, ils arrivent à coopérer, grâce à la peur de leur maitresse, de cette haine dont elle déborde et dont elle se sert d’instrument.

Malgré le côté très vénal et « matérialistiquement moraliste » des différents membres du groupe (voire de tous les personnages de cette histoire), leurs psychés sont bien mises à profits : leurs peurs, leurs faims, leurs incertitudes, leurs dégoûts, sont tous explorés, respectés, et ont créés des personnalités pour lesquels j’ai beaucoup d’empathie, même dans leurs cruautés ou dans leurs délires.

La recette a bien pris pour moi, et je me suis laissé facilement entrainer dans ce que je catégoriserais de tragi-comédie karmique. La paranoïa de certains personnages va pousser à la trahisons d’autres, le mépris de certains lancera une machine inferale dans des esprits déjà empoisonnés par la peur, et quelques-uns se feront consommer par leurs démons intérieurs.

La tragi-comédie sied parfaitement à l’ensemble de l’oeuvre, tant par le côté sanglant des boucheries que leur caractère évitable et dispensable, si les schémas logiciels des acteurs étaient différents. Il y a un humoir noir glaçant à la façon de La mort de Staline, car les condamnations karmiques sont parfois risibles car prévisibles, et… poétiquement, délectablement tristes.

Cependant, je disais dans l’introduction que je craignais un matérialisme poussé à l’outrance, comme d’autres oeuvres du genre. La chose qui diffère principalement, c’est la morale sous-jacente. Les bonnes volontées ici sont ruinées par les orgueils et l’incompréhension ; le masque que l’on porte nous condamne autant qu’il nous protège ; petits comme grands ont leurs douleurs, et chacun peut y répondre par le bien ou par le mal. Ici, pas de bassesse qui serait magnifiée ou de comportement « de salopard » qui serait laissé impuni. Bonnes ou mauvaises, les décisions sont condamnées par les contextes, par les situations, par les inimitiées.

L’oeuvre réussit donc ce numéro d’équilibriste que de représenter un univers foncièrement noir, sans tomber dans le ridicule. Celui-ci semble riche, avec une petite guerre de factions sur une grande île comme contexte initial, pour ensuite mettre en lumière un plus large conflit, une lutte à mort entre deux idéologies pourtant bien lointaines et qui se livrent à une guerre par proxy dans le pays de notre héroïne – une histoire aussi vieille que le temps.

Conclusions

J’ai adoré ma lecture, l’univers, et les personnages. Je n’ai rien d’autre à conseiller que de lire ce livre, si vous aimez les histoires de vengeance, avec un soupçon de poésie.

L’alliance de fer – Tome 1 : Le Pariah – Anthony Ryan

De Charybde en Scylla en Charybde en Scylla en Charybde en Scylla.

Un roman que j’ai élu de lire dans le contexte de mon club de lecture – quelle erreur je fis. Tenant du domaine que j’appellerais « Salopard-Fantasy », que je pourrais relier à d’autres livres comme « Gagner la guerre », ou « Le Bâtard de Kosigan ».

Comme le veut le genre, le sujet tiens de l’antihéros, selon le modèle très corporatiste du « Salaud mais pas trop », à grand renfort d’un cynisme qui ne prend pas lorsque toute l’oeuvre est destinée à être subversive.

Style

Le narrateur est le sujet de l’oeuvre, cet antihéros qui a pleinement conscience de son statut de « salopard », et qui s’adresse au lecteur comme s’il s’agissait de son journal – l’existence du livre a d’ailleurs une raison dans l’univers métaphysique de l’oeuvre.

Hélas, par ce biais, le narrateur se permet des petites tournures de phrases, des phrases d’accroche qui ont des effets à dimension variables. Certaines, utilisées selon le célèbre principe du « cliff-hanger », m’ont donné envie de lire le chapitre suivant ; d’autres, presques identiques, m’ont enlevée tout envie en divulgâchant la suite ou la fin du chapitre.

Univers

De l’univers, la première partie du récit me laisse circonspect. « Mudcore », est le terme qui me vient à l’esprit lorsque j’y réfléchis : tout le monde est un salopard, du premier des civils au chef de la bande des brigands que l’on suit ; nulle bontée, nulle droiture à l’horizon. Les seules fidélités des personnages étaient celles de l’argent, les seules ambitions existantes étaient le pouvoir.

Je ne remet pas en cause entièrement et de but en blanc cette vision du monde ; mais pour éviter de longs débats, je trouve que les laideurs ne sont pas bien cachées, même dans la diégèse de l’univers, dans une société pourtant portée sur la religion et le concept de « Martyrs ».

Devant tant de méchanceté, de mépris affiché, une citation me revient souvient en tête : « Aucun homme n’est prêt à mourir pour cinq francs par jours ; il faut savoir embraser son esprit, électriser son âme ». Et pourtant, là, tous sont prêt à passer au massacre, sans explication, sans espoir, sans rapport à une culture martiale, sans apparat d’Etat ou sociétal qui supprimerait les involontaires.

Histoire

La première partie suit notre jeune « héros » et sa bande de petits brigands qui tentent de vivre et d’échapper à l’armée royale. Après quelques aventures rocambolesques mentionnant un destin hors du commun pour notre héros, ce dernier fini la partie en chaîne.

La deuxième partie embraye sur son incarcération dans un centre pénitentiaire/camp de travail qui nous permet d’élargir nos connaissances de l’univers, de ses règles et de ses traits spécifiques. Par exemple, contrairement à de nombreux univers, les envoyés divins sont affublés de dons pratiques et non pas magiques ; comme ceux de percer les mensonges, attirer les foules, brouiller leurs volontés…

L’univers a aussi décorellé le divin de son église. L’Alliance des Martyrs, qui révère ces êtres divins, quasi-christique, a bien peu d’entrain à soutenir les Martyrs en devenir, ceux qui sont véritablement habités des étincelles divines.

L’intrigue change de nouveau de rails pour la troisième partie, une fois l’évasion de cette prison réussie. Prisonnier maintenant d’une compagnie mercenaire qui s’emploie à faire le travail sacré, il monte en puissance et s’impose auprès d’une proto-Jeanne d’Arc. Quelques noeuds posés précédemment se dénouent, les révélations et les retournements s’enchaînent à un rythme soutenu ; et malgré ça, c’est ici que le récit s’essoufle. Les décisions de notre narrateur à la fiabilité chancelante deviennent plus abruptes, son comportement moins évident. Les amourettes qu’il poursuit sont pour moi des énigmes, et les retournements de veste contre-nature qui s’ensuivent restent difficiles à percer.

Conclusion

L’univers semble petit et maitrisé, mais offre peu d’opportunités de s’évader. Comme le narrateur, nous sommes prisonniers de sa condition : tout ce qui n’a pas de rapport au récit est passé sous silence, et ne permet pas de rêver au monde plus grand.

L’histoire, malheureusement, n’arrive pas à compenser ce manque. Elle est fonctionnelle, intéressante mais sans plus, peu intrigante, et manque d’une étincelle, d’une épaisseur.

J’ai essayé de lire le tome 2, mais je n’ai pas réussi à m’y attacher et ai jeté l’éponge au troisième chapitre de celui-ci. Ce qui a condamné l’histoire, à mes yeux, peut être facilement résumé : L’univers un peu terne, les personnages confinés à leurs stéréotypes, et le narrateur qui gâche le récit.

Daddy – Loup Durand

Etude sur le narcissime psychopathique et le syndrôme d’Asperger dans la France de Vichy

Lorsque j’avais lancé un club de lecture avec mes amis, au coin d’une table, lors d’un énième dépression parisienne, j’espérais me remettre à mes lectures. Une fois ce but accompli, le club a évolué, et m’avait poussé à lire en dehors de ma zone de confort.

Curieux ouvrage que celui-là ; conformément aux tenets de mon club de lecture, il m’avait été recommandé par un ami et je dû m’exécuter. Ce dernier m’avait assuré que je devais le lire à l’aveuglette, sans me renseigner sur l’oeuvre auparavant, pour être certain de l’effet.

Synospsis

Alors que la seconde guerre mondiale se profile à l’horizon, un banquier allemand, exilé en suisse, se suicide aux mains de la Gestapo. Il laisse derrière lui un labyrinthe bancaire international, où il aurait caché une fortune de plusieurs centaines de millions de marks dérobé au gouvernement nazi.

Pour résoudre cette énigme administrative, la Gestapo fait appelle à un professeur de philosophie – le sus-nommé pervers narcissique -. La seule piste qui se présente est de retrouver la fille du banquier ; mais, devant son caractère élusif, le pervers narcissique devra se contenter de traquer le petit-fils du banquier, c’est à dire l’Asperger.

Va s’ensuivre un jeu du chat et de la souris entre le professeur et le petit-fils, à travers une France blessée par la guerre, où les menaces des polices secrètes, allégeances changeantes, résistants et collaborateurs font peser chaque décisions.

Personnages

La majeure partie de l’oeuvre suit les trois principaux acteurs :

Grégor Laemmel, le Pervers Narcissique ; une colonne de mépris aidé d’un intellect aiguisé, poète à ses heures perdues et psychopathe le reste du temps. Il éprouve un plaisir malsain à sa chasse, et élève sa Proie à un rang quasi-christique de par l’intelligence des toiles que la fille du banquier a tissé. D’ailleurs, sa Proie n’aura droit à aucun nom ; elle sera désignée par tous les personnages par Elle, italique et E majuscule.

Thomas le jeune, l’Asperger ; le seul personnage qui peut rivaliser d’intellect avec Laemmel, se retrouve dans cette situation et est autant le moteur de l’histoire que son MacGuffin, cet élément scénaristique que tout le monde cherche à posséder – bien que sa nature de sujet mette un peu à mal la définition, j’en conviens.

David Quattermain ; le « Témoin ». N’ayant pour lui que son courage et de confortables relations, il va quitter son train de vie de dilettante et entrer dans l’engrenage infernal de l’affaire, suite à une lettre d’Elle.

Réflexions / Style

Les personnages sont très détaillés, mais pour le confort de lecture le récit les décrit souvent simplement. Laemmel, le pervers narcissique, devient « l’homme aux yeux jaunes », Thomas devient « l’Enfant », Quattermain « L’Américain ».

Ceci permet, entre autres, au roman d’avoir un narrateur que j’appellerais flottant, mi-interne mi-omniscient, tout en gardant le récit clair, compréhensible, et les règles de narration cohérentes.

Conclusions

Récit agréable de plusieurs parties d’échecs : l’Enfant est extrêmement intelligent, trop pour son âge ; mais il fait tout de même des erreurs, et sa méconnaissance de certains domaines lui fait prendre des risques inconsidérés. L’Homme aux yeux jaunes, lui aussi très intelligent, fait preuve de cynisme et de nihilisme exacerbé, mentionnant plusieurs fois son suicide prochain face à son ennui de la vie ; l’on comprends bien qu’il n’agit ni par appât du gain, ni par idéologie, mais par une fuite de l’ennui et une admiration sans faille pour l’intelligence dont Elle a fait preuve. Et justement, Elle ; maintenue dans un voile de secret par l’histoire et le narrateur, ses actions sur l’échiquier restent brumeuses, ajoutant à cette dimension légendaire qu’a le personnage.

Pour parfaire à ce jeu mortel du chat et de la souris, l’espace historique du roman est parfaitement respecté, et il a même eu l’occasion de m’apprendre quelques détails que j’ignorais : les raisons du secret bancaire en suisse (que je suis allé étudier grâce aux références données par le narrateur), la vie quotidienne sous l’occupation, les mentalités française en ce début de seconde guerre mondiale du côté des vaincus, les privations, les exactions…

Le roman aborde donc nombre de thèmes : la maternité, la paternité, l’absence des parents, les brusques changements de réalité, la confrontation à une violence gratuite et incompréhensible… L’oeuvre utilise la simplicité de présentation de ses personnages permet l’émergence naturelle, au fil des pages, des schémas logiciels de ses personnages – mon pêché mignon.

Comme souvent dans les bonnes oeuvres, il y a plusieurs niveaux de lectures. On peut prendre le roman au pied de la lettre, comme une traque policière. On peut aussi y voir une manifestation oedipienne de par la relation malsaine entre Laemmel et Thomas – le Narcissique se prend pour la figure paternelle, tout en prévoyant que l’Enfant le tuera. Un autre axe de lecture est du niveau médical, présentant les deux maladies, les deux anormalités, d’un point de vue interne, permettant au lecteur de mieux comprendre ce que ces genres d’individus vivent.

Je conclus donc une bonne lecture, une aventure intriguante jusqu’à la fin ; un livre que l’âge n’a pas fait vieillir.

Journal d’un AssaSynth – Défaillances Systèmes / Schémas Artificiels / Cheval de Troie / Stratégie de Sortie – Martha Wells

Illustration du premier tome, aux éditions Atalante.

Introduction

Nom évocateur qui avait retenu mon attention il y a quelques années, j’ai récemment eu l’occasion de l’acquérir et de feuilleter le premier tome. D’abord étonné par sa nature brève -100 pages environ-, j’ai apprécié l’expérience en notant quelques petits détails qui me grattaient, et si l’expérience était intéressante, je n’avais pas été saisi d’un amour fulgurant pour le « Défaillances Systèmes ».

Puis j’ai ouvert le second tome, et je pense c’est là que le déclic s’est produit.

Au vu de la nature brève de ces quatre premiers tomes, je vais en faire une revue groupée.


Synopsis

Le premier chapitre est une des situations initiales les plus claires que j’ai lu dans des romans de science-fiction. L’on y découvre notre personnage principal, un hybride androïde-cyborg ; une intelligence artificielle qui doit composer avec des composants organiques. Notre héros est plus exactement une SecUnit, une « arme » louée à des clients pour assurer leur sécurité. Ayant piraté le logiciel qui annihilait son libre-arbitre par un système de récompense/punition, celui-ci se découvre un désintérêt pour son travail et un amour des séries télévisées, alors qu’il doit escorter une équipe de scientifiques étudiant une nouvelle planète hostile.


Style

La narration à la première personne permet une plongée directe et permanente dans la psyché d’un robot tueur ; et au début je dois avouer y avoir été imperméable. Cela était plus dû à ma personnalité, un trait qui fait que les personnages désintéressés de leur propre récit me perdent rapidement. L’autrice arrive cependant à me rattraper grâce à un rythme plutôt soutenu -chacun des livres fait une centaine de page, tout se passe très vite.

Alors que le récit suit les pensées d’un logiciel sapiens, le lecteur erre et déambule au gré du personnage et de ses situations, ce qui explique à la perfection les changements d’intonation et les césures dans le récit. Tantôt le personnage est méditatif, il prépare ses plans ou nous fait part de ses réflexions profondes ; tantôt il décrit ses actions, leurs conséquences et le monde qui l’entoure avec la vitesse qu’on peut attendre d’une machine.

Ce qui en fait un style qui parait étrange au début ; les informations importantes pour le lecteur sont noyées dans des blocs de texte, et les situations d’actions sont plus compressées que je n’en ai l’habitude. Les résolutions des tomes ont en général lieu en trois ou quatre pages.


Univers

L’auteur a véritablement fait un tour de force quand à sa présentation de son univers. Les phases d’exposition sont très courtes ; pour tenir en haleine le lecteur, elles sont même tournées à nous faire poser plus de questions qu’elles ne daignent répondre.

Martha Wells a concocté un univers simple mais vaste, avec des personnages et des institutions hautes en couleurs. Des corporations avides de richesses et de pouvoirs aux bots de services crées abrutis, des défenseurs de la vie altruistes aux machines à tuer, des effets du tout-connectés aux dangers des artefacts aliens, tout entre en résonance, tout est à sa place.

A première vue et surtout dans le premier livre, les personnages autres que l’AssaSynth ne brillent pas par leurs personnalités, qui ne sont que très simple ; ils sont secondaires de nom et de fait. Mais plus on avance, plus ils s’épaississent, plus les points de vue des personnages changent ; le héros n’est pas seul dans sa transformation.

L’auteur a évité aussi le danger de ce genre de livre qui est de tomber dans une trop grande technicité fonctionnelle ; pas besoin d’être expert en robotique ou en armement pour comprendre les outils ou les moyens mis en œuvre, ni de lire des pavés de description pour nous présenter chaque fusil ou munition.


Conclusions

Malgré mon appréciation de cet univers, j’ai cependant du mal à conclure. La principale raison de cela, c’est que je ne suis pas sûr de quel public est visé. Je ne saurais pas dire, contrairement à Indomptable, quel catégorie de lecteur aimera à coup sûr.

Il ne me reste qu’à vous dire que si les prémices vous intriguent, alors n’hésitez pas, prenez une copie, lisez le premier tome et avisez ensuite.

Le mot de la fin sera que, à mon avis, il mérite bien son prix Hugo.