Frostpunk – Le dernier jour du Capitaine

Image tirée du trailer « The City Must Not Fall«  de Frostpunk 2.

Message de l’auteur : Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas réussi à terminer de projet d’envergure – bien que cela soit encore bien modeste par rapport à mes ambitions.
Je vous présente ainsi une petite fanfiction sur l’univers de Frostpunk. Je recommande de connaitre le jeu et son ambiance, ainsi que d’écouter sa bande-son pendant la lecture.
En vous souhaitant de passer un bon moment.


Il faisait, ô, si froid.

Tant, qu’il ne sentait plus ses membres, ni son visage. La Torche, cette petite machine portative qui soufflait de l’air chaud dans ses vêtements, faisait au mieux. Malgré cela, le froid mordait ses chairs.
Il se sentait en mouvement, dorloté dans son fauteuil. Quelqu’un, derrière lui, poussait cette chaise roulante. La maladie l’y avait assis il y a cinq ans de cela, aidée par les diverses blessures que son âge et sa fonction lui avaient apportés.
En ouvrant les yeux, la lumière blanche de son environnement lui brûla les prunelles. Il se força à les garder ouverts, à s’habituer à la violence de cette couleur. Il cligna plusieurs fois pour les humecter, en vain. Il ne distinguait pendant un instant que des formes bleutées, brunes et noires qui découpaient un paysage nacré. Quelques silhouettes humaines se discernaient dans ce tableau.
Après quelques secondes de douloureuse concentration, il put distinguer les récifs de son cratère, là où il avait trouvé refuge il y a trente ans déjà. De nombreux bâtiments s’étaient depuis greffés à la roche et au permafrost – habitations, entrepôts, ateliers, et hôpitaux. Il occupait l’un de ces derniers, le meilleur de la ville.
Sa mémoire le fuyait, mais il n’avait pas encore oublié la grande galerie de l’hôpital. Il y avait passé suffisamment de temps ces dernières années pour que la vision qu’elle offrait de Nouvelle-Londres soit brûlée à jamais dans son esprit.

L’on poussait son fauteuil vers la sortie de l’hôpital. Tout était silencieux. Les médecins, infirmiers, et gardes de l’endroit s’étaient rassemblés en une haie d’honneur qu’il ne comprenait pas.
Il examinait la salle avec la lenteur de sa vieillesse ; mais ses souvenirs continuaient à se soustraire à lui. Ce fut un torrent d’émotion qui se déversa en lui d’abord, alors qu’on lui ouvrait la porte de sortie.

De la terreur : le silence, le simple bruit du vent qui soufflait, qui faisait vibrer les fenêtres, lui inspirait une terreur sourde et instinctive. Il manquait quelque chose, quelque chose dont l’absence était terrible.
De la fierté ; tout lui hurlait de se lever, de se tenir droit et défiant – sa vie, et celle des autres en importait. L’humanité dépendait de sa force, de sa discipline, de l’image qu’il extériorisait.
De la rage. Contre ceux d’avant, contre le Ciel, ce ciel qui avait voilé le soleil, et finalement contre les éléments qui avaient pris le reste.
De la fatigue. Toute une vie à tenir les rênes si fortement, à affronter la nature comme ses semblables, et désormais ses mains lui paraissaient si faibles, ses jambes ne répondaient plus, et pire que tout, il ne savait plus ce qu’il se passait.
De l’angoisse. Il avait regardé par-delà la relative sécurité du cratère, il avait envoyé des hommes y mourir ; et aucune solution à l’apocalypse n’était venue.

Il ferma les yeux, juste un instant, alors qu’on le fit sortir de l’hôpital.


Le sol trembla sous lui, et le silence fut rompu par le crissement d’un ascenseur qu’on faisait descendre avec difficulté. Quatre personnes l’entouraient, drapées dans les lourds manteaux noirs des gardes.
Il avait dû sursauter, car une main se posa sur son avant-bras gauche. Malgré les couches de vêtement, il ressentit dans cette pression une grande douceur.
Des regrets s’imposèrent à son esprit dans un éclair : il ne s’était pas accordé le temps de vivre, et la main, le geste, devait venir d’un partisan subjugué et non pas d’une famille tendrement aimée.
À ce contact, les souvenirs lui revenaient lentement. Le Grand Froid avait effacé le monde d’avant, jusque dans son esprit. Il n’avait pas de mémoire plus ancienne que celle de sa dernière expédition pour la Compagnie d’Exploration Impériale. Les années à préparer l’arrivée du Dernier Automne et du Grand Froid, à voir son pays se déchirer et s’effondrer lentement.
Puis l’exode. Le départ de Londres, avec les instruments et les cartes de ses anciens supérieurs de la CEI. Le Dreadnought qui raclait la glace, qui parcourut les mille cinq cent kilomètres d’enfer blanc jusqu’au cratère. Courageuse machine, qui avait rendue l’âme et les laissa terminer les deux cents derniers à pied.
L’accident en question était désormais très clair dans son esprit. Le moteur avait cassé net, le gigantesque bâtiment d’acier s’était éteint instantanément dans un silence assourdissant. L’équipage en avait été béat de peur. Il se souvint de leurs visages terrifiés, de leurs regards attentifs.
Ce silence, ce calme avant la tempête, cette stupéfaction des hommes alors que leurs machinations échouent et se brisent face à l’inexorabilité de la Nature, était de retour aujourd’hui.

Toute son escorte était silencieuse. La personne qui le poussait était silencieuse. La cité elle-même était silencieuse. Le vent qui s’infiltrait dans la cage d’escalier était le seul son à résonner dans ses oreilles. La mort planait au-dessus de la Cité.
L’ascenseur s’arrêta, et les barrières de sécurité furent promptement relevées. Au-delà, une rue plutôt étroite s’enfonçait dans les entrailles de la Cité. Et des deux côtés, une petite foule s’était attroupée, réduisant la taille du passage à un mince corridor.
Les femmes et les hommes de la foule étaient, eux aussi, silencieux. Ils le fixaient du regard, différentes émotions sur leurs visages. Tous restaient calmes et graves.
Il tenta d’esquisser un sourire. Certains étaient si jeunes – ils n’avaient jamais connu autre chose que le Froid, ces pauvres enfants d’une ère maudite… d’autres étaient bariolés de cicatrices, de manteaux de cuir avec des nuances de rouge et de noir. Tous, portaient les Torches sans lesquelles le froid les assassineraient en quelques heures.
Il fut poussé le long de cette rue. Les regards continuaient de se poser sur lui. Comme sur le pont du Dreadnought, durant cette soirée fatidique. Comme tous les jours, depuis qu’ils avaient quittés Londres.

“Où… allons… Nous ?” parvint-il à demander avec difficulté.
“Nous retournons chez vous, Capitaine.” Répondit d’une douce voix féminine la personne qui poussait son fauteuil.
Il prit quelques secondes, et réussit enfin à sourire. Il commençait à comprendre. Il n’avait, depuis le début du Grand Froid, plus eu qu’une seule maison.

Personne ne tenta quoi que ce soit alors qu’il descendit la rue. Malgré le fait que le Capitaine, la personne la plus polarisante et la plus importante qu’ils aient tous connu de leur vie passait à quelques mètres d’eux, les habitants restèrent respectueux, et ses gardes n’eurent pas à réagir.
Après quelques minutes, le cortège déboucha sur la grande avenue de sa Cité. Les yeux bruns-orangés du vieil homme remontèrent lentement le long de l’artère, s’arrêtant sur les constructions de bois et de métal ; les câbles et les sorties de vapeur, les gens et les machines. Il porta son regard au loin jusqu’à découvrir, comme trente ans auparavant, La glorieuse majesté de métal qui mettait la Nature en échec, érigée en Tour de Babel, sa couleur noire et grise défiant l’enfer blanc. Même éteint, le Générateur diffusait un air de force, une lueur d’espoir, à défaut de son habituelle chaleur salvatrice ou de l’épaisse colonne de fumée noire avec laquelle Il peignait le ciel gris-blanc.
Ce jour, Il ne vibrait ni ne grondait, comme la Cité, Il était suspendu dans le temps.

Le vieil homme se souvint de la première fois qu’il L’avait aperçu, du haut du cratère dont Il trônait fièrement en son centre. Cette joie ressentie, ce sursis que les Anciens lui avait offert, cette certitude que son devoir n’était pas terminée !
Les Anciens avaient laissés du carburant, des caisses et de la nourriture en réserve, ressources qu’il avait fait mettre à profit pour subsister ; pour fonder Nouvelle-Londres.
La douce musique de Son premier rugissement, à l’allumage, était aussi clair dans son esprit que ne l’était le vent qui soufflait dans ses oreilles. Tout comme le bruit cliquetant qu’avaient produit les tonnes de charbon enfournées pour le démarrage, les vivats des ingénieurs lorsque sa flamme avait repoussé la glace et la neige. Son ronronnement des premiers jours, puis les grincements terrifiants qu’Il avait proféré, alors que même le froid semblait avoir raison de Sa puissance et que les ingénieurs avaient bataillés pour museler toutes les soupapes de sécurité.

Les émotions de ces débuts revinrent au Capitaine. Un mélange de colère, d’oppression, de peur et d’espoir. Les images défilèrent désormais devant ses yeux ; cette semaine terrible, cette première Grande Tempête, où toute l’attention et tout l’espoir du mondée était fixé vers le Ciel, à la recherche d’une éclaircie ; cette semaine où il avait déferlé sa colère envers les paresseux, envers les indolents, alors que la nourriture et le charbon s’épuisaient à vue d’œil ; cette semaine où tous se pressaient au plus près des bouches de vapeur ou du fourneau même du Générateur. Pendant les derniers jours de la Tempête, toutes les plaintes, les atermoiements, jusqu’aux ordres et respirations s’étaient suspendues, et seul le vent battait les tympans des habitants de la Nouvelle-Londres.
Comme aujourd’hui.

Puis il se remémora l’accalmie à la suite de cette épreuve ; du mercure qui avait fondu dans les thermomètres ; des sols, qui avaient légèrement dégelés, suffisamment pour planter à nouveau. Cette température, qui avait remonté suffisamment pour garder espoir, pour survivre, mais pas assez pour vivre.


Un mouvement de la foule. Il aperçut un visage zébré de colère qui s’avançait vers lui. Un garde s’interposa, et un autre se jeta sur le Capitaine pour le protéger de son corps. Ce dernier arborait à sa poitrine un badge représentant un engrenage stylisé avec deux pics à glace croisé.

Un sentiment de soulagement le prit ; il s’agissait de l’emblème des Stalwarts, ses fidèles des premiers jours, qui avaient toujours tenu bon contre les éléments et contre les saboteurs. Ceux qui avaient rassuré puis pacifié les Londoniens, suite à la Crise de Nidhiver. Ceux qui l’avaient soutenu lors de la Grande Tempête, sauvant de nombreux habitants et de plus nombreux survivants errants sur la glace. Ceux qui avaient ensuite atteint leurs limites, durant l’Épidémie de 1901.
Cette année-là, en l’espace de deux mois, la panique les avaient emportés, et ils avaient commencé à jouer du chantage, de la coercition et de la torture. Tout tendait à être expédient, alors que les malades jonchaient les rues, que les entrepôts et greniers se vidaient. Leur Capitaine lui-même, à ce moment, avait perdu ses moyens. Devant le délabrement de la situation, il avait hurlé à ses hommes ordres et contre-ordres, fausses promesses et pieux vœux ; sa faiblesse avait attisé les passions et les ardeurs de ses gens. Les fissures dans le tissu social avaient pris de l’ampleur, et les émeutes avaient commencées.
Elles avaient durées des mois, ravagées des quartiers et des avant-postes entiers, avant qu’au bord du gouffre, les citoyens se serrent les coudes et fassent front commun. Les violences avaient cessé aussi abruptement qu’elles n’avaient commencé, mais l’aura du Capitaine avait été entachée, son autorité s’était émoussée. C’était aussi à ce moment-là que sa santé avait commencé sa longue et lente déliquescence.

Alors que la masse noire du Générateur se rapprochait de plus en plus, le dominant de toute sa hauteur, le vieil homme se sentit finalement bien petit, bien insignifiant. Le Capitaine, suzerain de la dernière cité de l’espèce humaine, eut l’impression de n’être qu’un petit engrenage de cette ultime machine qui protégeait la civilisation d’une extinction lente et silencieuse.
L’Outil et le Capitaine avaient partagé une existence symbiotique ; l’Homme avait organisé les derniers survivants de sa race pour fournir le combustible à la Machine ; et cette dernière avait protégé sans faillir contre les éléments.

Au plus sombre des émeutes, le Générateur avait rempli son office ; Il n’avait pas ne serait-ce que toussoter. Une véritable armée d’ingénieurs y avait veillé. Jamais nul monument, nul temple édifié par l’espèce humaine n’avait reçut autant d’attention que cette Machine.


La procession pénétra l’anneau central de la cité, cette place qui entourait le Générateur. Trente ans plus tôt, le vieil homme retrouvait les premiers habitants ici tous les matins ; les instructions de travail de la journée étaient données, et les doléances reçues. Désormais, de larges bâtiments entouraient le lieu, mais comme le Générateur s’était éteint, sa surface large et plane s’était recouverte de glace et de neige, rendant sa traversée difficile.
Une petite armée d’automates patientait sur cet anneau, dominant la foule, immobile. Sans l’énergie du Générateur, ils n’avaient pu se recharger depuis des mois maintenant ; la glace avait pris à leurs jointures et formée des stalactites qui menaçaient tous ceux qui passaient sous eux.
Malgré tout, le Capitaine et son escorte avançaient lentement vers une petite construction ajoutée à l’arrière du Générateur ; une bâtisse construite pour héberger les outils et ateliers des ingénieurs assignés à Sa maintenance.

Il y avait élu ses quartiers, avant. Avant la vieillesse, avant la maladie. Il avait travaillé et dormi et planifié et espéré au plus proche de cette gigantesque pompe exothermique, entraîné et bercé par Ses ronflements réguliers et rassurants.
Ils avaient commencé à se taire, peu avant le dernier épisode de sa maladie. Inexorablement, les veines de charbon autrefois si généreuses s’étaient taries ; les stocks que l’on pensait si bien préparés s’étaient avérés trop peu remplis. La décision avait été prise de protéger les stocks restants, de subir les quelques mois à venir d’une saison étonnamment douce ; et pour ce faire, d’éteindre le Générateur.
Comme pour punir l’acte sacrilège, son corps et sa psyché, mises à mal par les années de service et les crises endurées, l’avaient lâché ; et le peu de capacité physique qui lui restait lui avait échappé.

Un Stalwart d’une soixantaine d’années, en tête du convoi, ordonna à un garde d’ouvrir la porte d’un signe de tête ; comme si parler lui était trop difficile.
Un petit ascenseur avait été installé il y a des années ; mais sans l’électricité du générateur, il fallait user de l’huile de coude pour monter. Deux Stalwarts au physique de gorille flanquaient le Capitaine et la personne qui poussait son fauteuil. Ils parvinrent à faire escalader les deux étages en une dizaine de minutes, bataillant contre les mécanismes grinçant et affaiblis de la machine. Une fois arrivé au bon étage, le Capitaine fut poussé lentement vers son bureau. Le reste de la procession était monté par les escaliers annexes, et attendait donc pieusement l’arrivée de leur Prophète.

On poussa son fauteuil à travers la porte, et il eut définitivement la certitude que c’était la dernière fois. Il leur avait dit, à son réveil à l’infirmerie, vouloir mourir à l’endroit où il avait vécu, là où il avait sauvé la race humaine.
Aujourd’hui, il sentait la mort arriver. Ses médecins, ses aides-de-camp, même la ville le sentait. Les crieurs de rue, autrefois si prompts à exhorter la population au travail, étaient silencieux, tout comme les mines et les ateliers.
L’austère immobilisme du Générateur faisait penser que, dans un sens, Lui aussi, savait.

La jeune femme le poussa jusqu’à son bureau, d’où il faisait face à l’axe Sud de la ville grâce à une vitre à multiples carreaux et triple vitrage. Dans toute la pièce, il avait fait installer des plans, des cartes, des rapports, et des bureaux de travail ; il avait même récupéré et fait installer la cloche du Dreadnought, son dernier artefact de l’Ancien Monde – excepté son bien-aimé Générateur, bien sûr.
Il sourit difficilement. Il n’avait jamais été seul dans ce bureau, et cela le revigorait un peu. Dans ses réussites et dans ses échecs, dans ses vertus et dans ses vices, il fut accompagné de nombreux hommes et femmes, et la petite pièce avait toujours ressemblé à une fourmilière. Une dizaine de ces gens étaient désormais rassemblés, et lui faisaient face. Il les reconnaissaient tous, mais impossible aujourd’hui de se rappeler leurs noms – sa mémoire continuait à fuir.
Il les aimaient tous, comme un père aime ses enfants. Certains étaient jeunes, d’autres avaient vu le Dreadnought périr en sa compagnie.
La jeune femme qui l’avait amené jusqu’ici sortait du lot. D’elle découlait un charisme, une assurance et une sérénité rare, contrastant avec les visages empreint de crainte et de douleur du reste de l’assemblée.
C’était elle qui désormais ordonnait, préparait les funérailles de son mentor. Sa voix était douce et chaude, mais ne souffrait d’aucune réplique. Elle se retourna vers un Stalwart reculé pour lui adresser ses instructions.
“Faites donner le mot aux ingénieurs, que le Générateur reparte à puissance minimale au plus tôt. L’heure approche.
-Certains vont se plaindre du manque de ressources.” Lui répondit-il, quand bien même le sujet avait déjà été abordé plusieurs fois. “Mais je saurais les convaincre.”
La jeune femme lui adressa un franc sourire, avant de se tourner vers un autre.
“On sait ce que voulait le jeune homme arrêté tout à l’heure ? Celui qui a nécessité l’intervention des gardes ?
-Un contestataire, certainement. Je vais me renseigner.
-Bien. Si possible, faites preuve de clémence. Chacun commence son deuil comme il le peut.”
Le Capitaine, qui avait observé la scène de ses grands yeux bruns-orangés, soupira d’aise. Puis il les ferma un instant.


D’un sommeil sans rêve ni régénération, il passa un peu de temps suspendu entre deux états. De temps à autre, il ouvrit les paupières, et regarda sans vraiment voir ; les heures s’écoulaient, les visages autour de lui changeaient ; leurs mines aussi. Certains lui revenaient, d’autres semblaient être inconnus. Seule la jeune femme restait dans son champ de vision en tout temps, droite, digne, le visage sombre mais étrangement magnétique. Ses reins et sa tête lui faisaient mal, mais il avait appris à passer outre depuis tant d’années qu’il vivait avec sa maladie.
“Steward…” Murmura-t-il avait difficulté. “Steward !…” La bouche pâteuse, la gorge serrée et la voix rauque. “Steward !”
La jeune femme s’approcha lentement et posa sa main douce sur le bras gauche du Capitaine.
“Je suis là, Capitaine. Avez-vous besoin de quelque chose ?”
D’un effort qui lui parut surhumain, le vieil homme posa sa main droite sur la sienne. Leurs yeux se croisèrent, et le regard brun-orangé du Capitaine se plongea dans le bleu-gris du Steward.
L’espace d’un instant, son esprit d’antan se réveilla sous l’électrochoc. Tant de choses à faire, à décréter, à savoir et à planifier, tant d’expédition à entreprendre ; que faisait-il encore assit, alors que les éléments n’étaient pas encore domptés !
Mais cette énergie ne dura que le temps d’un soupir. Une vague de tristesse, de frustration et de regrets les emporta. Il avait espéré voir le ciel s’éclaircir et redevenir bleu, revoir le soleil brûler de mille feux et bannir la glace, voir ses ouailles pouvoir vivre et non plus survivre… Mais aujourd’hui, au crépuscule de sa vie, tout ne lui paraissait plus qu’une suite de catastrophes, dont il n’avait survécu que sur le fil du rasoir. Le désespoir avait empoisonné son cœur, une tempête après l’autre.
Il n’eut pas à parler pour que le Steward le comprenne. Son regard était limpide, et la jeune femme connaissait suffisamment toute son histoire ; elle l’avait vécu, comme tant d’autres.
“J’aurais aimé… Faire plus… Je suis… Désolé…
-Vous avez fait plus que quiconque, Capitaine. Vous pouvez vous reposer, désormais. La Cité…
-Non ! Le… Travail n’est pas terminé… Nouvelle-Londres… Le charbon…
-Reposez-vous, Capitaine.” Dit-elle de sa caractéristique douce et impérieuse voix. “Nous avons tous juré de protéger votre héritage. Soyez en paix.”
Il ne sut plus comment prendre la déclaration du Steward. La peur le ressaisit, la peur du désastre. Il serra plus fortement la main de la jeune femme, ses yeux rougissants. Pour la première fois de sa vie, il l’aperçut déstabilisée.
“Combien de temps… Encore… Devons-nous… Survivre…”
Derrière elle, les Stalwarts s’approchèrent, intrigués et conscient du poids de l’événement qu’ils vivaient. Les émotions du Capitaine étaient rares ; celles qui n’étaient pas la colère ou l’espoir, plus encore.
“Soyez… Forte… Steward…”
Le Générateur fut pris d’une secousse et poussa un rugissement. La Machine démarrait, récalcitrante mais vaillante. Son cri apporta un sourire sur les visages du Capitaine et de son audience.
La lueur des flammes rouge-orangé, l’odeur du bois brûlé et de l’huile chaude se répandirent dans la pièce. L’ambiance des trente dernières années revint. Le Générateur hurlait comme à son habitude ; et le son cassa l’immobilisme qui avait grippé la Cité.
Le regard du Capitaine se perdit dans les lumières chatoyantes qui frappaient les bâtiments visibles depuis sa fenêtre.
Poussé par l’envie de retrouver une dernière fois son quotidien, il reprit son rôle.
“Quel… Est le rapport de… Cette nuit ?”
Chaque matin, depuis la Grande Tempête, il demandait un rapport. Quelles âmes avaient été perdues, quelles sections de la Cité devaient être réparées, où en était les travaux des chercheurs et des éclaireurs, puis l’état des stocks. Avant sa maladie, il n’en avait raté aucun. Malgré sa maladie, il avait tenté de suivre au mieux.
Il n’entendit pas le Stalwart de l’assistance lui lire ces informations. La fatigue n’était jamais bien loin, et, bercé par les ronflements rassurants de la Machine, il s’endormit.


La pression d’une main dans la sienne lui arracha un sanglot ; il sentait le néant approcher. Dehors, il faisait nuit, mais le Générateur illuminait la ville.
Un homme en blouse blanche l’auscultait, sans oser l’enlever de son fauteuil.
“Steward !” arriva-t-il a gronder rauquement.
Pour l’ancrer dans son rôle, en public, il n’appelait jamais le Steward que par son titre ; cadeau d’une légitimité nécessaire pour assurer la pérennité de son Grand Œuvre. Cela permettait à tous les deux aussi une distance émotionnelle nécessaire.
“Je suis là, Capitaine.” Dit-elle en apparaissant sur le côté, mentionnant son titre avec révérence.
“Je n’en… Ai plus pour… Longtemps.”
Son souffle se faisait court ; la chaleur dans la pièce était revenue à un confortable 15 degrés Celsius, mais il avait du mal à respirer et son cœur battait – si faiblement – la chamade.

“Si ceci est notre… Dernière conversation, alors parlons du futur…” Il toussa à en faire sursauter le médecin. “Sortez, docteur. Votre aide… Ne m’est plus utile.”
Le médecin commit l’erreur de chercher l’assentiment du Steward par le regard. Et le Capitaine avait horreur de répéter ses ordres – l’âge ne l’avait pas guéri de cette manie.
“Sortez !” Cracha-t-il d’une force imprévue. Malgré sa fragilité, il avait conservé une voix autoritaire qui n’avait rien à envier à celle du Steward.
Et le docteur ne commit pas l’erreur une seconde fois. La jeune femme, elle, restait paisible, et s’agenouilla à côté de lui pour mieux l’entendre, sans qu’il ait à lever le regard.
“Steward… Je sais que… Les météorologues se targuent d’années fastes à venir… De températures stables… D’excès de matériaux et de nourriture…” Il prit une grande inspiration. “Le Grand Froid reviendra. Mais…” il toussa longuement et grassement. “La Cité retombera dans l’anarchie… Je pressens… Les vanités de chacun s’exacerber…” Il frémit. “J’ai peur pour vous…”
Le visage du Steward ne trahissait aucune inquiétude – une des raisons pourquoi elle était sortie du lot. Le Capitaine, lui, perdait de sa superbe. Son visage s’effondrait et de l’eau montait à ses yeux.
“J’ai passé toute ma vie… Pour que cette Cité survive… Tienne… Tienne face au froid, face aux factieux…”
La toux le prenait de plus en plus, l’immobilisa un instant. Il porta ses mains à poitrine, espérant que le geste calme la douleur qui la perçait.
“Ne soyez pas trop dur, pas trop faible. Regardez-moi, regardez-moi !” demanda-t-il alors qu’elle détournât le regard pour réfléchir. “Promettez-moi, Steward.”
Elle le regarda d’un sourire pincé. Cette promesse, elle l’avait déjà proféré de nombreuses fois ; c’était son mantra, sa raison d’être. Le Capitaine enchaîna.
“Je vous en supplie. La Cité ne doit pas tomber…”
Elle acquiesça. “Je vous le promets, Capitaine. Nous vous le promettons tous.”
Les sept Stalwarts dans son bureau, silencieux et immobiles jusqu’à présent, se redressèrent et portèrent leur poing droit frapper leur cœur, pour confirmer la déclaration de la Steward.

À ce serment, ses dernières forces se retirèrent. Les dernières étincelles d’énergie dans son regard se diluèrent, et il se détendit une dernière fois dans son fauteuil.
“Merci, Steward.”
Elle retint son souffle. C’était le dernier remerciement qu’elle aurait de son Capitaine et mentor, le dernier qu’elle entendrait avec une indiscutable sincérité.

Le vieil homme ferma les yeux une dernière fois. Quelques instants plus tard, le Générateur grinça et toussota, signifiant sa douleur.


Le Capitaine n’était pas le plus vieux des survivants de l’Ancien Monde, mais sa mort sonna définitivement le glas de cette ère dans l’esprit des Nouveaux-Londoniens. Toute la Cité descendit dans la rue pour apercevoir, de loin, le corps sans vie du Capitaine rejoindre le fourneau du Générateur – un dernier voyage, un dernier service que le Générateur lui rendait.

Après avoir retenu son souffle si longtemps, la Nouvelle-Londres devait désormais s’avancer vers le futur. Ce semblant d’accalmie paraissait prometteur – mais malheureusement, le Capitaine avait été relativement doué pour les prédictions.

Nouvelle-Londres,
8 Janvier 1916,
8354 âmes.