Shogun – James Clavell

Comment résumer une culture en deux livres

Shogun, lecture qu’un de mes amis du Cercle m’a adressé, auquel je dédie cet article. Je ne parlerais que de la version littéraire, car je n’ai pas encore suivi la version télévisuelle.
Je suis depuis mon enfance intrigué par la culture japonaise de l’ère Edo, ces samuraïs, ces duels d’honneurs et de traditions, ces conflits de subordinations, ces intrigues… Une ambiance s’en dégage qui m’attire sincèrement. J’ai dépassé la phase romantique d’appréciation de cette période : je sais que la véritable culture tenait la subordination plus comme des rapports de force que d’honorables accords, que l’honneur n’avait aucun rapport avec la piété ou avec la décence mais plutôt avec les excuses et la défense légale ; malgré tout, j’aime l’ambiance qui s’en dégage, qui me fait voyager.
En un sens, écrire sur ce livre, c’est un peu écrire sur moi, sur celui que je fus, sur celui que je suis devenu.

Synopsis

En pleine ère du Sengoku Jidai – qui n’est bien sûr pas nommé -, un navire corsaire hollandais s’échoue sur les côtes japonaises, avec à son bord une large cargaison d’armes et de richesses pillées dans les colonies espagnoles. John Blackthorne, le navigateur, se retrouve par un concours de circonstances comme représentant de l’équipage européen face aux Japonais, qui n’ont d’habitude de contacts avec ce continent qu’au travers des prêtres jésuites espagnols. C’est un de ceux-ci qui sera pétitionné pour faire l’interprêtre entre les seigneurs samuraï et Blackthorne. L’inimitié entre les trois nations européennes et les différences culturelles entre européens et japonais rendront chaque discussion relève problématiques, piégeuses et manipulatoires.

Style

Narrateur omniscient nous faisant partager non seulement les dialogues mais aussi les pensées de ses personnages, le schéma est classique et ressemble beaucoup à d’autres livres de la même période.
Cependant, un fait est à même de désarçonner : il est parfois des scènes où sont présent à la fois des européens et des japonais, chacun des groupes dialoguant dans son dialecte, et ce, en même temps. Il est étrange de suivre un dialogue où il faut sauter des lignes pour suivre. Mais, plus le livre avance et moins cette problématique se pose.

Histoire

John Blackthorne, pilote anglais et donc anglican, se pose comme un danger pour les jésuites qui, auparavant, étaient les seuls sources de connaissance européennes pour les seigneurs japonais. Il tombe dans un jeu de pouvoir et d’influience entre les différents seigneurs locaux. La carcasse de son navire, pleine de canons et de fusils de bonne qualité, est hautement convoitée.
Il se voit assigner une traductrice de haute lignée, elle aussi manipulatrice et manipulée, et il va devoir apprendre à vivre et à jouer selon les règles des japonais.

Réflexions

Très rapidement dans la lecture, le nombre de personnages s’élargit, mais restent simples et bien différents. Toranaga, Makaki, Fukiko, Bumi, Ishiyo… Même si leurs consonnances sont inhabituelles au lecteur moyen, le fait qu’elles soient si éloignées les unes des autres aident.
Le rythme assez soutenu permet de comprendre ces personnages mais ne s’arrête sur aucun autre que Toranaga ou Blackthorne, les deux seuls vrais personnages principaux. Heureusement dans un sens, car les complots et les discussions sont parfois d’une complexité étonnante. Les non-dits, les menaces cachées, les dérsirs et les appels à un honneur mâtiné de terreur, tout est parfait pour représenter les paniers de crabe que furent les politiques japonaises de l’époque.
La complexité et la duplicité restent de mise tout au long de l’oeuvre. Le personnage principal, jouet dans le jeu politique de son « sauveur », se fait transporter au gré des complots et des besoins – tantôt protégé, tantôt exposé pour confondre ses adversaires.
La bonne chose pour le récit est que Blackthorne s’intègre rapidement ; l’histoire ne traine pas en longueur de par une résistance qui voudrait prouver la force d’âme du monsieur. Hélas, il ne devient pas acteur pour autant – cela est réservé à la seule personne qui dispose de toutes les cartes, Toranaga.

Conclusions

Ma conclusion arrive abruptement, tout comme celle de ce roman. Certes, toutes les situations s’étaient résolues, les différents fils s’étaient relié (ou avaient été tranché violemment). L’équivalent que je trouverais à ce petit traumatisme serait de se dire que, pour terminer Le Seigneur des Anneaux, l’auteur avait inséré après la bataille de Minas Tirith un petit texte de deux pages mentionnant l’aventure de Sam et Frodon, la chute de Barad-Dur, et le règne d’Aragorn. Le tout en moins de temps pour le lire que pour boire une tasse de thé.
Une bonne lecture, mais qui manque de piment. J’apprécie cependant la grande machine qui se dévoile tout au long – malgré son abrupte fin.

Servir froid – Joe Abercrombie

De la justice karmique et de l’impératif de briser les cycles

On m’avait recommandé le livre – ou plutôt l’auteur – comme inspiration pour ma campagne de Symbaroum. Je ne le connaissais pas du tout, et espérais trouver de bonnes idées pour habiller mon monde.

Dès l’introduction, le ton est donné ; j’ai même pris peur de souffrir un moralisme matérialiste poussé ad-nauséam, comme si souvent dans la fantasy moderne – je prendrais pour exemple l’Alliance des Martyrs, dont j’ai fait une revue récemment. Mais je me suis accroché – après tout, j’en avais « besoin » pour préparer mes séances.

Synopsis

Nous suivons donc Monza Murcatto, cheffe mercenaire de la très lâche mais très efficace compagnie mercenaire des Mille Epées. Comme dans tout récit de vengeance qui se respecte, elle se fait trahir immédiatement : les exploits que sa lame avait remporté sont devenus trop dangereux pour son employeur, qui, par crainte d’être détrôné, supprime la nouvelle héroïne populaire.

Celle-ci et son frère se font donc saigner comme des porcelets par les lieutenants de son ex-employeur, et si son frère succombe à ses blessure, Monza survit – tant bien que mal, durablement handicapée par ses blessures et sauvée in-extremis par un étrange médecin.

La vengeance contre ses malfaiteurs commence, et avec elle l’escalade de la violence.

Style

Je n’ai rien à redire sur le style à proprement parler – efficace, rien de transcendant mais agréable à lire et clair.

Univers / Réflexions / Appréciations

Cette section est libre de quasiment tout divulgâchage ; je reste sur des principes très larges et généraux pour permettre de bien comprendre ma réflexon.

Donc, Monza Murcatto va se lancer dans une série d’assassinats, tous bien différents les uns des autres ; et elle va commencer par rassembler une équipe, Ocean-11 style. Gros bras, empoisonneurs, bricoleurs… L’un s’apitoye sur lui même, l’autre déteste le monde à travers une façade de politesse, l’une est otage de la situation tandis qu’une autre rêve de liberté… A bien prendre ces personnages ensemble, je ne leur aurai pas fait confiance pour tenir une baraque à frites. Mais, ils arrivent à coopérer, grâce à la peur de leur maitresse, de cette haine dont elle déborde et dont elle se sert d’instrument.

Malgré le côté très vénal et « matérialistiquement moraliste » des différents membres du groupe (voire de tous les personnages de cette histoire), leurs psychés sont bien mises à profits : leurs peurs, leurs faims, leurs incertitudes, leurs dégoûts, sont tous explorés, respectés, et ont créés des personnalités pour lesquels j’ai beaucoup d’empathie, même dans leurs cruautés ou dans leurs délires.

La recette a bien pris pour moi, et je me suis laissé facilement entrainer dans ce que je catégoriserais de tragi-comédie karmique. La paranoïa de certains personnages va pousser à la trahisons d’autres, le mépris de certains lancera une machine inferale dans des esprits déjà empoisonnés par la peur, et quelques-uns se feront consommer par leurs démons intérieurs.

La tragi-comédie sied parfaitement à l’ensemble de l’oeuvre, tant par le côté sanglant des boucheries que leur caractère évitable et dispensable, si les schémas logiciels des acteurs étaient différents. Il y a un humoir noir glaçant à la façon de La mort de Staline, car les condamnations karmiques sont parfois risibles car prévisibles, et… poétiquement, délectablement tristes.

Cependant, je disais dans l’introduction que je craignais un matérialisme poussé à l’outrance, comme d’autres oeuvres du genre. La chose qui diffère principalement, c’est la morale sous-jacente. Les bonnes volontées ici sont ruinées par les orgueils et l’incompréhension ; le masque que l’on porte nous condamne autant qu’il nous protège ; petits comme grands ont leurs douleurs, et chacun peut y répondre par le bien ou par le mal. Ici, pas de bassesse qui serait magnifiée ou de comportement « de salopard » qui serait laissé impuni. Bonnes ou mauvaises, les décisions sont condamnées par les contextes, par les situations, par les inimitiées.

L’oeuvre réussit donc ce numéro d’équilibriste que de représenter un univers foncièrement noir, sans tomber dans le ridicule. Celui-ci semble riche, avec une petite guerre de factions sur une grande île comme contexte initial, pour ensuite mettre en lumière un plus large conflit, une lutte à mort entre deux idéologies pourtant bien lointaines et qui se livrent à une guerre par proxy dans le pays de notre héroïne – une histoire aussi vieille que le temps.

Conclusions

J’ai adoré ma lecture, l’univers, et les personnages. Je n’ai rien d’autre à conseiller que de lire ce livre, si vous aimez les histoires de vengeance, avec un soupçon de poésie.

L’alliance de fer – Tome 1 : Le Pariah – Anthony Ryan

De Charybde en Scylla en Charybde en Scylla en Charybde en Scylla.

Un roman que j’ai élu de lire dans le contexte de mon club de lecture – quelle erreur je fis. Tenant du domaine que j’appellerais « Salopard-Fantasy », que je pourrais relier à d’autres livres comme « Gagner la guerre », ou « Le Bâtard de Kosigan ».

Comme le veut le genre, le sujet tiens de l’antihéros, selon le modèle très corporatiste du « Salaud mais pas trop », à grand renfort d’un cynisme qui ne prend pas lorsque toute l’oeuvre est destinée à être subversive.

Style

Le narrateur est le sujet de l’oeuvre, cet antihéros qui a pleinement conscience de son statut de « salopard », et qui s’adresse au lecteur comme s’il s’agissait de son journal – l’existence du livre a d’ailleurs une raison dans l’univers métaphysique de l’oeuvre.

Hélas, par ce biais, le narrateur se permet des petites tournures de phrases, des phrases d’accroche qui ont des effets à dimension variables. Certaines, utilisées selon le célèbre principe du « cliff-hanger », m’ont donné envie de lire le chapitre suivant ; d’autres, presques identiques, m’ont enlevée tout envie en divulgâchant la suite ou la fin du chapitre.

Univers

De l’univers, la première partie du récit me laisse circonspect. « Mudcore », est le terme qui me vient à l’esprit lorsque j’y réfléchis : tout le monde est un salopard, du premier des civils au chef de la bande des brigands que l’on suit ; nulle bontée, nulle droiture à l’horizon. Les seules fidélités des personnages étaient celles de l’argent, les seules ambitions existantes étaient le pouvoir.

Je ne remet pas en cause entièrement et de but en blanc cette vision du monde ; mais pour éviter de longs débats, je trouve que les laideurs ne sont pas bien cachées, même dans la diégèse de l’univers, dans une société pourtant portée sur la religion et le concept de « Martyrs ».

Devant tant de méchanceté, de mépris affiché, une citation me revient souvient en tête : « Aucun homme n’est prêt à mourir pour cinq francs par jours ; il faut savoir embraser son esprit, électriser son âme ». Et pourtant, là, tous sont prêt à passer au massacre, sans explication, sans espoir, sans rapport à une culture martiale, sans apparat d’Etat ou sociétal qui supprimerait les involontaires.

Histoire

La première partie suit notre jeune « héros » et sa bande de petits brigands qui tentent de vivre et d’échapper à l’armée royale. Après quelques aventures rocambolesques mentionnant un destin hors du commun pour notre héros, ce dernier fini la partie en chaîne.

La deuxième partie embraye sur son incarcération dans un centre pénitentiaire/camp de travail qui nous permet d’élargir nos connaissances de l’univers, de ses règles et de ses traits spécifiques. Par exemple, contrairement à de nombreux univers, les envoyés divins sont affublés de dons pratiques et non pas magiques ; comme ceux de percer les mensonges, attirer les foules, brouiller leurs volontés…

L’univers a aussi décorellé le divin de son église. L’Alliance des Martyrs, qui révère ces êtres divins, quasi-christique, a bien peu d’entrain à soutenir les Martyrs en devenir, ceux qui sont véritablement habités des étincelles divines.

L’intrigue change de nouveau de rails pour la troisième partie, une fois l’évasion de cette prison réussie. Prisonnier maintenant d’une compagnie mercenaire qui s’emploie à faire le travail sacré, il monte en puissance et s’impose auprès d’une proto-Jeanne d’Arc. Quelques noeuds posés précédemment se dénouent, les révélations et les retournements s’enchaînent à un rythme soutenu ; et malgré ça, c’est ici que le récit s’essoufle. Les décisions de notre narrateur à la fiabilité chancelante deviennent plus abruptes, son comportement moins évident. Les amourettes qu’il poursuit sont pour moi des énigmes, et les retournements de veste contre-nature qui s’ensuivent restent difficiles à percer.

Conclusion

L’univers semble petit et maitrisé, mais offre peu d’opportunités de s’évader. Comme le narrateur, nous sommes prisonniers de sa condition : tout ce qui n’a pas de rapport au récit est passé sous silence, et ne permet pas de rêver au monde plus grand.

L’histoire, malheureusement, n’arrive pas à compenser ce manque. Elle est fonctionnelle, intéressante mais sans plus, peu intrigante, et manque d’une étincelle, d’une épaisseur.

J’ai essayé de lire le tome 2, mais je n’ai pas réussi à m’y attacher et ai jeté l’éponge au troisième chapitre de celui-ci. Ce qui a condamné l’histoire, à mes yeux, peut être facilement résumé : L’univers un peu terne, les personnages confinés à leurs stéréotypes, et le narrateur qui gâche le récit.

Daddy – Loup Durand

Etude sur le narcissime psychopathique et le syndrôme d’Asperger dans la France de Vichy

Lorsque j’avais lancé un club de lecture avec mes amis, au coin d’une table, lors d’un énième dépression parisienne, j’espérais me remettre à mes lectures. Une fois ce but accompli, le club a évolué, et m’avait poussé à lire en dehors de ma zone de confort.

Curieux ouvrage que celui-là ; conformément aux tenets de mon club de lecture, il m’avait été recommandé par un ami et je dû m’exécuter. Ce dernier m’avait assuré que je devais le lire à l’aveuglette, sans me renseigner sur l’oeuvre auparavant, pour être certain de l’effet.

Synospsis

Alors que la seconde guerre mondiale se profile à l’horizon, un banquier allemand, exilé en suisse, se suicide aux mains de la Gestapo. Il laisse derrière lui un labyrinthe bancaire international, où il aurait caché une fortune de plusieurs centaines de millions de marks dérobé au gouvernement nazi.

Pour résoudre cette énigme administrative, la Gestapo fait appelle à un professeur de philosophie – le sus-nommé pervers narcissique -. La seule piste qui se présente est de retrouver la fille du banquier ; mais, devant son caractère élusif, le pervers narcissique devra se contenter de traquer le petit-fils du banquier, c’est à dire l’Asperger.

Va s’ensuivre un jeu du chat et de la souris entre le professeur et le petit-fils, à travers une France blessée par la guerre, où les menaces des polices secrètes, allégeances changeantes, résistants et collaborateurs font peser chaque décisions.

Personnages

La majeure partie de l’oeuvre suit les trois principaux acteurs :

Grégor Laemmel, le Pervers Narcissique ; une colonne de mépris aidé d’un intellect aiguisé, poète à ses heures perdues et psychopathe le reste du temps. Il éprouve un plaisir malsain à sa chasse, et élève sa Proie à un rang quasi-christique de par l’intelligence des toiles que la fille du banquier a tissé. D’ailleurs, sa Proie n’aura droit à aucun nom ; elle sera désignée par tous les personnages par Elle, italique et E majuscule.

Thomas le jeune, l’Asperger ; le seul personnage qui peut rivaliser d’intellect avec Laemmel, se retrouve dans cette situation et est autant le moteur de l’histoire que son MacGuffin, cet élément scénaristique que tout le monde cherche à posséder – bien que sa nature de sujet mette un peu à mal la définition, j’en conviens.

David Quattermain ; le « Témoin ». N’ayant pour lui que son courage et de confortables relations, il va quitter son train de vie de dilettante et entrer dans l’engrenage infernal de l’affaire, suite à une lettre d’Elle.

Réflexions / Style

Les personnages sont très détaillés, mais pour le confort de lecture le récit les décrit souvent simplement. Laemmel, le pervers narcissique, devient « l’homme aux yeux jaunes », Thomas devient « l’Enfant », Quattermain « L’Américain ».

Ceci permet, entre autres, au roman d’avoir un narrateur que j’appellerais flottant, mi-interne mi-omniscient, tout en gardant le récit clair, compréhensible, et les règles de narration cohérentes.

Conclusions

Récit agréable de plusieurs parties d’échecs : l’Enfant est extrêmement intelligent, trop pour son âge ; mais il fait tout de même des erreurs, et sa méconnaissance de certains domaines lui fait prendre des risques inconsidérés. L’Homme aux yeux jaunes, lui aussi très intelligent, fait preuve de cynisme et de nihilisme exacerbé, mentionnant plusieurs fois son suicide prochain face à son ennui de la vie ; l’on comprends bien qu’il n’agit ni par appât du gain, ni par idéologie, mais par une fuite de l’ennui et une admiration sans faille pour l’intelligence dont Elle a fait preuve. Et justement, Elle ; maintenue dans un voile de secret par l’histoire et le narrateur, ses actions sur l’échiquier restent brumeuses, ajoutant à cette dimension légendaire qu’a le personnage.

Pour parfaire à ce jeu mortel du chat et de la souris, l’espace historique du roman est parfaitement respecté, et il a même eu l’occasion de m’apprendre quelques détails que j’ignorais : les raisons du secret bancaire en suisse (que je suis allé étudier grâce aux références données par le narrateur), la vie quotidienne sous l’occupation, les mentalités française en ce début de seconde guerre mondiale du côté des vaincus, les privations, les exactions…

Le roman aborde donc nombre de thèmes : la maternité, la paternité, l’absence des parents, les brusques changements de réalité, la confrontation à une violence gratuite et incompréhensible… L’oeuvre utilise la simplicité de présentation de ses personnages permet l’émergence naturelle, au fil des pages, des schémas logiciels de ses personnages – mon pêché mignon.

Comme souvent dans les bonnes oeuvres, il y a plusieurs niveaux de lectures. On peut prendre le roman au pied de la lettre, comme une traque policière. On peut aussi y voir une manifestation oedipienne de par la relation malsaine entre Laemmel et Thomas – le Narcissique se prend pour la figure paternelle, tout en prévoyant que l’Enfant le tuera. Un autre axe de lecture est du niveau médical, présentant les deux maladies, les deux anormalités, d’un point de vue interne, permettant au lecteur de mieux comprendre ce que ces genres d’individus vivent.

Je conclus donc une bonne lecture, une aventure intriguante jusqu’à la fin ; un livre que l’âge n’a pas fait vieillir.

Journal d’un Assasynth – Effet de Réseau – Martha Wells

Effet de Réseau, aux éditions l’Atalante

Introduction

Notre petit garçon devient adulte !

Dans ma précédente revue, j’ai mentionné que le suivi de l’évolution mentale de notre personnage principal était bien réalisée, que le lecteur partageait avec le narrateur chaque étapte d’une sorte de passage à l’âge adulte d’une intelligence artificielle.

Ce tome, plus long que les précédents – 400 pages~-, confronte l’AssaSynth à des crises de grande ampleur – par rapport à ses dernières opérations-, et à la gestion/jugulation de ses émotions. Cet épisode joue à fond des relations qu’il a construit précédemment, dans un payoff très satisfaisant.


Synopsis

Terminant rapidement une opération pour le compte du Docteur Menash, AssaSynth et l’équipage qu’il était censé escorter se font intercepter et enlever en espace profond par des pirates. Leurs kidnappers n’ont cependant pas l’air de maitriser leur propre vaisseau, qui les emmène désormais, notre héros et eux, dans un système solaire inconnu.


Style

Pour la première fois dans la série, d’autres points de vue sont intégrés au récit, le style change en fonction, et cela continue d’entretenir notre suivi des évolutions mentales et sociales du personnage principal.

Seul point noir, les descriptions. Elles sont plus nombreuses, grâce au format plus imposant du livre, mais aussi plus confuses. Elles résonnent en ce sens avec le personnage principal, mais n’en sont pas plus agréable à lire.


Univers

Il s’enrichit comme d’habitude, et l’on gagne plus de détails sur les mystères qui n’étaient auparavant que des McGuffins. Je n’ose en dire plus pour éviter les spoilers, mais ceci rend les « fusils de Chekov » d’autant plus satisfaisants.

On retrouve aussi certains des personnages des tomes précédents, qui continuent, en plus de bâtir leur relation avec AssaSynth, de bâtir l’univers dans lequel ils évoluent.


Conclusion

Une revue plutôt courte, que je fais longtemps après avoir terminé le livre. Mes critiques concernant le style ne sont pas si grave, et Effets de Réseau est mon tome préféré de cette série.

L’autrice continue à démontrer sa maitrise de la tension et du style « robotique », tout en exacerbant cette dimension sociale qui rend le tout extrêmement savoureux.

Le récit commence à avoir une bonne profondeur désormais, et l’on perçoit facilement où l’auteur peut nous emmener.

Les chiens de guerre – Frederick Forsyth

Les chiens de guerre, aux éditions Gallimard.

Introduction

Je suis passé de la science-fiction au fantastique ; et grâce à ce livre, je coche une case de plus : celle de la docu-fiction.

Pour ceux qui ne sont pas au courant, j’ai commencé, pour le NaNoWriMo de juillet, à rédiger un roman traitant d’un mercenaire employé par une Société Militaire Privée, dans un cadre de space opera rapproché (un peu plus futuriste que l’univers de The Expanse, mais dans le même style).

À cet effet, j’ai cherché de quoi me documenter sur les mercenaires, et ce dans un contexte plutôt récent. J’ai trouvé des reportages de qualité disparates, des traités historiques arides, ou encore des essais de marché. Puis, au détour d’un podcast traitant de Bob Denard, j’ai été redirigé vers ce livre.


Synopsis

En 1970, sur le flanc d’une montagne du Zangaro, pays fictif d’Afrique de l’Ouest, un employé d’une corporation britannique révèle à son insu un gigantesque filon de platine, qui rapporterait une dizaine de milliards de dollars à qui saurait l’exploiter.

Sans le savoir, cet employé – dont le rôle dans l’histoire s’achève immédiatement après – vient de lancer une machine infernale, une mécanique implacable ; devant un gisement si profitable, le PDG de la corporation est forcé – de par sa nature – à l’action. Le gouvernement du Zangaro, ignorant tout de la richesse de son sol et ouvertement orienté vers Moscou, empêcherait toute extraction par des moyens légaux, et donc ledit PDG se tourne vers une méthode en vogue en Afrique : le coup d’État.


Style

Docu-fiction prenant, car analysant chaque élément de la machine avec précision et sans tomber dans la sécheresse de l’essai historique. Le fait d’inclure ses personnages dans les actions et processus permet à ces derniers de ne pas être lourds, et de vivre les moments de tension.

Le style d’écriture est simple, très descriptif : des hommes, des outils, des moyens. Les dialogues ne sont qu’expéditifs, là pour statuer sur les relations de pouvoir entre les individus.


Univers

Docu-fiction, l’auteur décrit précisément comment les criminels en tout genre montent ce genre d’opération et en profite.

Du PDG et de sa clique qui montent des myriades de sociétés-écrans dans plusieurs pays, qui détournent les lois anglaises grâce aux méthodes bancaires suisses, tout en arrosant de fausses informations et de pots-de-vin les gêneurs ; jusqu’aux vendeurs d’armes, diplomates véreux et vigiles trompés ; en passant par les mercenaires en eux-mêmes, portant sur leurs épaules les dangers de l’expédition pour faire parler la poudre à l’autre bout du monde. Des fonctionnaires légaux ou illégaux jusqu’aux membres innocents des familles ; tous sont concernés, tous sont abordés. Les tenants et aboutissants du marché noir et du marché gris, le trafic d’armes comme le trafic d’influence, les luttes politiques secrètes et les rivalités mercenaires, la décolonisation et les purges culturelles, les génocides paranoïaques et la realpolitik internationale ; tout est adressé avec une clarté impeccable, digne d’un cours d’histoire par un professeur exalté.


Conclusion

L’ouvrage est pratiquement un guide technique ; ce n’est pas que mon avis d’ailleurs, car il est cité comme un véritable « Manuel des mercenaires » par Ken Connor, auteur de « Comment préparer un coup d’État militaire ».

Dans ce livre, point de retournement de situation dramatique ; pas d’inconnus, pas même de prise de position morale. Tous les éléments, de l’antihéros jusqu’à ses adversaires, sont présentés et analysés tels qu’ils sont : des produits complexes de situations complexes. Pas d’innocence, seulement des degrés de crapulerie. Pas d’altruistes, uniquement des codes moraux différents et aussi monstrueux les uns que les autres, à leur manière.

La narration est simple, mais suffisante, les personnages assez complexes pour générer eux-mêmes de l’empathie.

En somme, je recommanderais ce livre à chaque personne qui souhaiterait commencer à comprendre le chaos de cette période de l’histoire, de la décolonisation et des intérêts composés des états, corporations, mercenaires et populations.

Cependant, alors que toutes les revues que j’ai réalisées jusqu’à présent traitaient de la guerre d’une façon ou d’une autre, celui-ci est le premier à aborder le conflit sous l’angle de la logistique. Les trois quarts du livre ne sont que l’organisation même du coup d’État, tandis que l’exécution du plan se réalise en une vingtaine de pages. Une perle de réalisme et de technicité ; largement expliquée quand on sait que l’auteur, pour préparer son roman, s’est présenté à des groupes mercenaires réels comme souhaitant véritablement renverser le gouvernement de Guinée Équatoriale et a donc rencontré ce genre d’acteurs et de processus. Il estimait que l’opération lui aurait coûté 240 000 $ de 1973.

L’Histoire m’étonnera toujours.

Le Bâtard de Kosigan, l’Ombre du Pouvoir – Fabien Cerruti

L’Ombre du Pouvoir, en collection Folio SF, aux éditions Gallimard.

Introduction

Je quitte la douce, mais froide beauté des étoiles, certes teintées de vermeil, pour m’aventurer dans la Champagne du XIVe siècle. Une Champagne à la fois belle et boueuse, où se déroulent des intrigues bien plus sanglantes et cruelles que les sujets de mes deux précédentes revues.

Recommandé par un ami que je remercie pour la qualité du conseil, Le Bâtard de Kosigan était l’œuvre dont j’avais besoin pour me réconcilier avec la Fantasy, alors que j’étais en train de subir une indigestion de ce genre à cause de Game of Thrones.

J’aborderais mes griefs envers cette série un autre jour ; ce qu’il faut savoir pour mieux comprendre mon état de l’époque, c’est que j’étais excédé du nihilisme destructeur qui était porté aux nues vers la fin, de la déconstruction du genre, et de l’encensement du principe de « le plus salaud l’emportera toujours ». Les tabous culturels bafoués, les trahisons publiques et encensées, tout cela sentait un excès démesuré à outrance et fait particulièrement pour déconstruire les anciens canons du genre ; le Seigneur des Anneaux particulièrement. Je tiens à noter que je n’ai vu que la série, et n’ai pas encore entrepris d’en lire les livres.

Mais, malgré tout cela, me voilà à adorer l’univers le plus violent, implacable, avec certains des salopards les plus monstrueux que j’ai eu le « plaisir » de côtoyer. Malgré cette vision profondément crue et brutale de la société, cette prise à revers de la noblesse et des bonnes mœurs, la recette prend bien malgré sa complexité ; car Fabien Cerutti dispose à mes yeux d’un excellent livre de cuisine : il est rôliste, et cela se sent.    


Synopsis

Dans la Champagne fantastique de 1339, Français et Bourguignons se disputent la suzeraineté de ce comté stratégique ; en effet, dernière terre libre pour les Elfes et autres petits peuples, elle est de facto un majeur carrefour commercial de l’Occident. À l’occasion d’un tournoi pour fêter l’hiver, la Comtesse de Champagne devra trouver un époux à sa fille, scellant ainsi une alliance avec l’un ou l’autre des camps prédateurs.

Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard, chevalier mercenaire sans attaches, mais cerné de nombreux rivaux nés de précédentes affaires, va utiliser cette sombre situation à son avantage, intéressé autant par l’appât du gain que par de plus opaques besoins. Il tentera de jouer le jeu des puissants, tout en s’assurant de ne pas se brûler en retirant les marrons du feu.


Style

Le récit se décompose en deux parties bien distinctes : de l’une, le journal du chevalier mercenaire, qui est « enregistré » dans la diégèse par un petit artefact magique ; de l’autre, les correspondances épistolaires d’un descendant dudit chevalier, Michaël Konnigan, universitaire du début du XIXe siècle, alors qu’il prend connaissance de ce journal et de son héritage.

Le vocabulaire est recherché sans être grandiloquent, et il fait bien passer la personnalité sale et brute de décoffrage du personnage principal. Les chapitres épistolaires, eux, changent de vocabulaire et représentent plutôt le caractère académique et surexcité de ce deuxième personnage.

L’auteur joue avec ces deux styles bien différents ; mais j’ai un avis un peu alambiqué sur ce principe. Dans un sens, c’est le principal défaut que je trouve à cette œuvre – et à cette série-, et de l’autre, c’est la véritable étincelle de génie. Je n’emploie pas ce mot à la légère.

Mon principal problème est que les lettres du XIXe ne sont pas reliées à l’intrigue de notre Chevalier Pierre. Par conséquent, le rythme se casse tous les deux ou trois chapitres, alors que le journal du Bâtard laisse place aux lettres de Michaël, surtout lors de cliffhanger qui ne me donnaient envie que de zapper ces parties.

Je l’avoue, je l’ai fait. Plusieurs fois, quand l’intrigue de Pierre était trop haletante, j’ai laissé celle de Michaël de côté. Et pourtant, je me suis rendu compte du génie en y repensant et en suivant la série plus avant. Ce décalage permet d’apporter un autre point de vue sur le récit et j’y reviendrais lorsque j’aborderais l’univers. En vérité, ces différences de ton contribuent à dévoiler une énigme intéressante.

Je ne peux pas trop m’épancher sur ce sujet, car le coup de maitre de Fabien Cerruti est justement dans ce récit parallèle, qui se poursuit dans toute la série et qui véritablement sublime l’histoire. Je devrais l’aborder dans une section spoiler du quatrième tome – ce qui n’est pas prévu pour demain. Je recommande tout de même de vivre la révélation par soi-même.


Univers

L’auteur se sert des dialogues ou des observations de son personnage principal pour présenter un univers bien plus profond que ce qui occupe uniquement l’intrigue, à la façon d’un Seigneur des Anneaux ; ce qui en fait un parfait setting de jeux de rôle.

La France de 1339 est historiquement représentée, les gens et les coutumes y sont proéminents, et coexiste avec des univers fantastiques d’inspirations très larges ; le folklore celte, le germanique ainsi que de petites touches de Tolkien. Même si ce ne sont souvent que mentions, cela nous donne une société vivante et vraisemblable, qui m’a beaucoup inspiré pour l’un de mes jeux de rôles en cours. Farfadets, dragons, elfes, nains, orcs, gnomes, anciennes malédictions et artefacts magiques importants et moins importants pavent les pages, sans en faire trop ni pas assez. Un véritable plaisir pour un maitre du jeu, qui saurait exploiter cette myriade de détails pour insuffler vie à ses parties.

L’auteur ne tombe pas dans le piège de surexpliquer sa magie, et détaille seulement ce dont le lecteur a besoin pour en comprendre les tenants et aboutissants. Les phases d’expositions sont cohérentes avec la diégèse ; le personnage ne décrit pas le sort comme s’il devait s’adresser à quelqu’un qui ne connait pas son univers.

Évitant aussi le double piège de l’antihéros irréprochable et du syndrome Gary-Sue, l’auteur nous présente un personnage sombre, violent, moralement indéfendable, mais doté d’un certain sens de l’honneur, d’une éthique de travail, et d’un respect envers autrui – souvent dissimulé pour ne pas révéler de faiblesses à son entourage -. Le bâtard, par exemple, ne méprise pas l’honneur des chevaliers comme le ferait un Zorg avec son « l’Honneur a fait des milliers de morts, mais n’a jamais sauvé personne« , il méprise ceux qui s’en targuent sans y adhérer ; et d’un autre côté, le livre ouvre sur son opération d’assassinat d’un messager.

L’homme est intelligent, retord, tricheur et compétent à la science des armes – dont les combats sont très bien décrits -, mais n’est jamais surhomme implacable, se laisse surprendre, berner, laisse parfois des plumes en se sortant de situations dans lesquelles il se fourvoie par mégarde ou hubris.

Ce que j’apprécie de cet univers, aussi, ce sont les entremêlements d’intrigues. Les adversaires du Bâtard ne sont pas obstacles fixes à surmonter ; ils ont leurs propres agendas, leurs propres desiderata et plans en cours de réalisation ; ils ont une vie au-delà du récit et de ce « petit » tournoi champenois et cela apporte une véritable vraisemblance.


Conclusions

Le Bâtard de Kosigan est un livre brutal, implacable et rude, mais il ne se perd pas dans cette violence. Il n’utilise pas ladite violence comme ponctuation, mais au contraire pour mettre en exergue les passions, l’importance de l’intrigue en cours pour ses acteurs ; la mort n’est jamais brandie à la légère, et la realpolitik occupe toujours une place de choix dans leurs décisions, des ennemis jurés se laissant partir, car ils ont plus à gagner dans le statu quo que dans l’assouvissement de leur haine.

Et je trouve que cela donne un récit de dark fantasy à la fois plus mature et plus vraisemblable que d’autres ouvrages que j’ai pu lire ou visionner, tels Game of Thrones ou l’Épée de Vérité.

Journal d’un AssaSynth – Défaillances Systèmes / Schémas Artificiels / Cheval de Troie / Stratégie de Sortie – Martha Wells

Illustration du premier tome, aux éditions Atalante.

Introduction

Nom évocateur qui avait retenu mon attention il y a quelques années, j’ai récemment eu l’occasion de l’acquérir et de feuilleter le premier tome. D’abord étonné par sa nature brève -100 pages environ-, j’ai apprécié l’expérience en notant quelques petits détails qui me grattaient, et si l’expérience était intéressante, je n’avais pas été saisi d’un amour fulgurant pour le « Défaillances Systèmes ».

Puis j’ai ouvert le second tome, et je pense c’est là que le déclic s’est produit.

Au vu de la nature brève de ces quatre premiers tomes, je vais en faire une revue groupée.


Synopsis

Le premier chapitre est une des situations initiales les plus claires que j’ai lu dans des romans de science-fiction. L’on y découvre notre personnage principal, un hybride androïde-cyborg ; une intelligence artificielle qui doit composer avec des composants organiques. Notre héros est plus exactement une SecUnit, une « arme » louée à des clients pour assurer leur sécurité. Ayant piraté le logiciel qui annihilait son libre-arbitre par un système de récompense/punition, celui-ci se découvre un désintérêt pour son travail et un amour des séries télévisées, alors qu’il doit escorter une équipe de scientifiques étudiant une nouvelle planète hostile.


Style

La narration à la première personne permet une plongée directe et permanente dans la psyché d’un robot tueur ; et au début je dois avouer y avoir été imperméable. Cela était plus dû à ma personnalité, un trait qui fait que les personnages désintéressés de leur propre récit me perdent rapidement. L’autrice arrive cependant à me rattraper grâce à un rythme plutôt soutenu -chacun des livres fait une centaine de page, tout se passe très vite.

Alors que le récit suit les pensées d’un logiciel sapiens, le lecteur erre et déambule au gré du personnage et de ses situations, ce qui explique à la perfection les changements d’intonation et les césures dans le récit. Tantôt le personnage est méditatif, il prépare ses plans ou nous fait part de ses réflexions profondes ; tantôt il décrit ses actions, leurs conséquences et le monde qui l’entoure avec la vitesse qu’on peut attendre d’une machine.

Ce qui en fait un style qui parait étrange au début ; les informations importantes pour le lecteur sont noyées dans des blocs de texte, et les situations d’actions sont plus compressées que je n’en ai l’habitude. Les résolutions des tomes ont en général lieu en trois ou quatre pages.


Univers

L’auteur a véritablement fait un tour de force quand à sa présentation de son univers. Les phases d’exposition sont très courtes ; pour tenir en haleine le lecteur, elles sont même tournées à nous faire poser plus de questions qu’elles ne daignent répondre.

Martha Wells a concocté un univers simple mais vaste, avec des personnages et des institutions hautes en couleurs. Des corporations avides de richesses et de pouvoirs aux bots de services crées abrutis, des défenseurs de la vie altruistes aux machines à tuer, des effets du tout-connectés aux dangers des artefacts aliens, tout entre en résonance, tout est à sa place.

A première vue et surtout dans le premier livre, les personnages autres que l’AssaSynth ne brillent pas par leurs personnalités, qui ne sont que très simple ; ils sont secondaires de nom et de fait. Mais plus on avance, plus ils s’épaississent, plus les points de vue des personnages changent ; le héros n’est pas seul dans sa transformation.

L’auteur a évité aussi le danger de ce genre de livre qui est de tomber dans une trop grande technicité fonctionnelle ; pas besoin d’être expert en robotique ou en armement pour comprendre les outils ou les moyens mis en œuvre, ni de lire des pavés de description pour nous présenter chaque fusil ou munition.


Conclusions

Malgré mon appréciation de cet univers, j’ai cependant du mal à conclure. La principale raison de cela, c’est que je ne suis pas sûr de quel public est visé. Je ne saurais pas dire, contrairement à Indomptable, quel catégorie de lecteur aimera à coup sûr.

Il ne me reste qu’à vous dire que si les prémices vous intriguent, alors n’hésitez pas, prenez une copie, lisez le premier tome et avisez ensuite.

Le mot de la fin sera que, à mon avis, il mérite bien son prix Hugo.

La Flotte Perdue : Indomptable – Jack Campbell

Illustration de la nouvelle édition du livre aux éditions Atalante.

Introduction

Comment ne pas commencer mon blog par le livre qui sût raviver la flamme de la lecture au cours de mes années d’études ! Je tiens la série de La Flotte Perdue, et ses afférents, La Flotte Perdue : Par delà la frontière, et Etoiles Perdues pour mes lectures favorites. Jack Campbell fut un officier de marine, et cela se ressent à chaque ligne de ses récits.

Cette revue sera spoiler-free ; je n’aborderai pas le scénario au-delà du premier chapitre.


Synopsis

Indomptable nous conte donc une histoire de science-fiction militaire (navale, dans le sens où l’intrigue tourne autour d’une flotte de vaisseaux spatiaux) dans un lointain futur. À bord du croiseur de bataille Indomptable, qui donne son nom à ce premier livre, nous y suivons les aventures de John Geary, lieutenant de la marine spatiale de « l’Alliance. » Ce dernier sort d’un sommeil cryogénique suite à la destruction de son navire dans une embuscade de la part des « Mondes Syndiqués ». Dès la première page, il apprend trois choses : qu’il a dormi durant un siècle, que la guerre avec les Mondes Syndiqués dure depuis tout ce temps, et que les autorités de l’alliance ont fait de lui un personnage quasi-christique à fin de propagande.

La flotte de l’alliance qu’il retrouve est mal en point ; coincée loin derrière les les lignes ennemies, ayant subi de lourdes pertes en affrontant la flotte des Mondes Syndiquées, et ses officiers supérieurs exécutés lors de négociations avec les forces ennemies. Fort de la popularité construite son sacrifice, il doit donc prendre le commandement de cette force de plusieurs centaines de navires et la ramener à bon port. Immédiatement, ses méthodes vieilles d’un siècle rentrent en conflit avec la nouvelle culture de la flotte qui promeut l’aggressivité à l’excès, et les décisions collectives.

Affrontant une force ennemie d’une supériorité écrasante et une cabale d’officiers sécessionnistes qui rejettent son autorité, Geary devra faire naviguer à sa flotte un long trajet semé d’embûche.


Style

A la manière d’une pièce de théâtre, l’action se déroule dans un lieu unique – le vaisseau-pavillon de la flotte, l’Indomptable. L’on peut même zoomer un peu plus et se rendre compte que 95% des scènes ont lieu soit dans la cabine du personnage principal, soit dans le poste de commandement du croiseur ou dans sa salle de réunion stratégique. Les situations extérieures ne sont décrites que par la perception des personnages, leur interprétations des senseurs ou des rapports de subordonnés.

L’auteur arrive donc à créer des scènes de conflits et de tensions efficaces sans que jamais la narration ne sorte de ce cadre, et c’est là que ressort bien l’expérience de l’auteur. Les dialogues des officiers autour des conférences, leurs jeux de pouvoir, les cliques et les intrigues de couloirs sonnent justes. Les dissensions politiques dans la flotte et les conflits interpersonnels qui apparaissent sont compréhensibles et adultes, l’on peut aisément comprendre les points de vue discordants des acteurs, et les antagonismes sont évidents.

Le principe de base de l’univers est qu’il n’y a rien de plus rapide que la lumière (à une exception près qu’il n’est pas pertinent que j’aborde), et que l’espace est grand, même lorsque des vaisseaux le traversent à 20% de la vitesse de la lumière. Les forces en présence se détectent donc avec précision plusieurs semaines avant qu’ils n’arrivent à portée de tir et, au vu des vitesses considérables des opposants, chaque engagement n’est que passe de tirs instantanée qui font suite à la mise en place de tactiques navales étalées sur plusieurs dizaines d’heures.

Ainsi, toutes les scènes « d’action » (comprenez, les batailles spatiales), traitent surtout de la planification des opérations et du déploiement de la flotte, suivi d’une confrontation rapide. Elles sont bien explicitées, et le lecteur peut suivre les tenants et aboutissants en même temps que les personnages. Pas besoin d’avoir de grandes connaissances en tactiques et stratégies militaire, tout est bien présenté par les différents acteurs.


De la suspension consentie d’incrédulité

Les prémices peuvent sembler enfantin, mettant en scène un super officier-tacticien qui, pourtant vieux d’un siècle, donne des leçons à des vétérans qui ont perdu leur bon sens au profit d’une agressivité démesurée et inhumaine suite à une attrition démesurée. Cependant, j’aimerais aborder ce sujet de deux façon : du point de vue métadiégétique et du point de vue diégétique.

De façon métadiégétique, nous faire suivre un personnage qui a besoin de reprendre ses marques, demander quels ont été les changements depuis son époque, etc… permet de présenter l’univers et ses règles sans avoir à trop charger une exposition artificielle. Les personnages peuvent énoncer les faits, les nouvelles technologies, les nouvelles dynamiques, sans que les dialogues soient trop automatiques ou innaturels.

Du côté de la diégèse, la dégénérescence de la discipline militaire -qui permet la prééminence du héros- m’apparait possible, dans le contexte des limitations de l’univers. L’absence de communications Plus Rapide que la Lumière impose donc un commandement des flottes que je qualifierais « de proximité ». Sans possibilité de requérir des renforts et dans un contexte de combats très meurtriers, la compétence est donc facilement perdue et difficilement perpétuable. Dans ce contexte, pour forcer les soldats et marins à continuer un combat malgré des compétences en baisse, il est pertinent que les politiciens et les huiles aient travaillé à instiller un sentiment de bravado et d’agression à outrance, créant un cercle vicieux qui engendrera encore plus de pertes.

J’y crois parceque historiquement, ce fut la différence de doctrine entre les aviateurs américains et les allemands de la seconde guerre mondiale : les premiers renvoyaient leurs As servir d’instructeurs au pays, tandis que les seconds devaient retourner au front et y mourir face à l’inexorable puissance industrielles anglo-américano-soviétique.


Conclusion

J’ai trouvé en Indomptable et ses suites des aventures navale plus vraisemblable et plus adulte que la seule alternative en français, la sage Honor Harrington. Hard sci-fi par son respect de la relativité, space-opera par ses thèmes et ses personnages, il est le représentant d’un genre que j’aimerais voir plus souvent traduit. J’en suis plutôt envieux de nos cousins anglo-saxons qui, en bons héritiers de Nelson, cultivent un amour de la littérature navale.