Daddy – Loup Durand

Etude sur le narcissime psychopathique et le syndrôme d’Asperger dans la France de Vichy

Lorsque j’avais lancé un club de lecture avec mes amis, au coin d’une table, lors d’un énième dépression parisienne, j’espérais me remettre à mes lectures. Une fois ce but accompli, le club a évolué, et m’avait poussé à lire en dehors de ma zone de confort.

Curieux ouvrage que celui-là ; conformément aux tenets de mon club de lecture, il m’avait été recommandé par un ami et je dû m’exécuter. Ce dernier m’avait assuré que je devais le lire à l’aveuglette, sans me renseigner sur l’oeuvre auparavant, pour être certain de l’effet.

Synospsis

Alors que la seconde guerre mondiale se profile à l’horizon, un banquier allemand, exilé en suisse, se suicide aux mains de la Gestapo. Il laisse derrière lui un labyrinthe bancaire international, où il aurait caché une fortune de plusieurs centaines de millions de marks dérobé au gouvernement nazi.

Pour résoudre cette énigme administrative, la Gestapo fait appelle à un professeur de philosophie – le sus-nommé pervers narcissique -. La seule piste qui se présente est de retrouver la fille du banquier ; mais, devant son caractère élusif, le pervers narcissique devra se contenter de traquer le petit-fils du banquier, c’est à dire l’Asperger.

Va s’ensuivre un jeu du chat et de la souris entre le professeur et le petit-fils, à travers une France blessée par la guerre, où les menaces des polices secrètes, allégeances changeantes, résistants et collaborateurs font peser chaque décisions.

Personnages

La majeure partie de l’oeuvre suit les trois principaux acteurs :

Grégor Laemmel, le Pervers Narcissique ; une colonne de mépris aidé d’un intellect aiguisé, poète à ses heures perdues et psychopathe le reste du temps. Il éprouve un plaisir malsain à sa chasse, et élève sa Proie à un rang quasi-christique de par l’intelligence des toiles que la fille du banquier a tissé. D’ailleurs, sa Proie n’aura droit à aucun nom ; elle sera désignée par tous les personnages par Elle, italique et E majuscule.

Thomas le jeune, l’Asperger ; le seul personnage qui peut rivaliser d’intellect avec Laemmel, se retrouve dans cette situation et est autant le moteur de l’histoire que son MacGuffin, cet élément scénaristique que tout le monde cherche à posséder – bien que sa nature de sujet mette un peu à mal la définition, j’en conviens.

David Quattermain ; le « Témoin ». N’ayant pour lui que son courage et de confortables relations, il va quitter son train de vie de dilettante et entrer dans l’engrenage infernal de l’affaire, suite à une lettre d’Elle.

Réflexions / Style

Les personnages sont très détaillés, mais pour le confort de lecture le récit les décrit souvent simplement. Laemmel, le pervers narcissique, devient « l’homme aux yeux jaunes », Thomas devient « l’Enfant », Quattermain « L’Américain ».

Ceci permet, entre autres, au roman d’avoir un narrateur que j’appellerais flottant, mi-interne mi-omniscient, tout en gardant le récit clair, compréhensible, et les règles de narration cohérentes.

Conclusions

Récit agréable de plusieurs parties d’échecs : l’Enfant est extrêmement intelligent, trop pour son âge ; mais il fait tout de même des erreurs, et sa méconnaissance de certains domaines lui fait prendre des risques inconsidérés. L’Homme aux yeux jaunes, lui aussi très intelligent, fait preuve de cynisme et de nihilisme exacerbé, mentionnant plusieurs fois son suicide prochain face à son ennui de la vie ; l’on comprends bien qu’il n’agit ni par appât du gain, ni par idéologie, mais par une fuite de l’ennui et une admiration sans faille pour l’intelligence dont Elle a fait preuve. Et justement, Elle ; maintenue dans un voile de secret par l’histoire et le narrateur, ses actions sur l’échiquier restent brumeuses, ajoutant à cette dimension légendaire qu’a le personnage.

Pour parfaire à ce jeu mortel du chat et de la souris, l’espace historique du roman est parfaitement respecté, et il a même eu l’occasion de m’apprendre quelques détails que j’ignorais : les raisons du secret bancaire en suisse (que je suis allé étudier grâce aux références données par le narrateur), la vie quotidienne sous l’occupation, les mentalités française en ce début de seconde guerre mondiale du côté des vaincus, les privations, les exactions…

Le roman aborde donc nombre de thèmes : la maternité, la paternité, l’absence des parents, les brusques changements de réalité, la confrontation à une violence gratuite et incompréhensible… L’oeuvre utilise la simplicité de présentation de ses personnages permet l’émergence naturelle, au fil des pages, des schémas logiciels de ses personnages – mon pêché mignon.

Comme souvent dans les bonnes oeuvres, il y a plusieurs niveaux de lectures. On peut prendre le roman au pied de la lettre, comme une traque policière. On peut aussi y voir une manifestation oedipienne de par la relation malsaine entre Laemmel et Thomas – le Narcissique se prend pour la figure paternelle, tout en prévoyant que l’Enfant le tuera. Un autre axe de lecture est du niveau médical, présentant les deux maladies, les deux anormalités, d’un point de vue interne, permettant au lecteur de mieux comprendre ce que ces genres d’individus vivent.

Je conclus donc une bonne lecture, une aventure intriguante jusqu’à la fin ; un livre que l’âge n’a pas fait vieillir.

Laisser un commentaire