Le Bâtard de Kosigan, l’Ombre du Pouvoir – Fabien Cerruti

L’Ombre du Pouvoir, en collection Folio SF, aux éditions Gallimard.

Introduction

Je quitte la douce, mais froide beauté des étoiles, certes teintées de vermeil, pour m’aventurer dans la Champagne du XIVe siècle. Une Champagne à la fois belle et boueuse, où se déroulent des intrigues bien plus sanglantes et cruelles que les sujets de mes deux précédentes revues.

Recommandé par un ami que je remercie pour la qualité du conseil, Le Bâtard de Kosigan était l’œuvre dont j’avais besoin pour me réconcilier avec la Fantasy, alors que j’étais en train de subir une indigestion de ce genre à cause de Game of Thrones.

J’aborderais mes griefs envers cette série un autre jour ; ce qu’il faut savoir pour mieux comprendre mon état de l’époque, c’est que j’étais excédé du nihilisme destructeur qui était porté aux nues vers la fin, de la déconstruction du genre, et de l’encensement du principe de « le plus salaud l’emportera toujours ». Les tabous culturels bafoués, les trahisons publiques et encensées, tout cela sentait un excès démesuré à outrance et fait particulièrement pour déconstruire les anciens canons du genre ; le Seigneur des Anneaux particulièrement. Je tiens à noter que je n’ai vu que la série, et n’ai pas encore entrepris d’en lire les livres.

Mais, malgré tout cela, me voilà à adorer l’univers le plus violent, implacable, avec certains des salopards les plus monstrueux que j’ai eu le « plaisir » de côtoyer. Malgré cette vision profondément crue et brutale de la société, cette prise à revers de la noblesse et des bonnes mœurs, la recette prend bien malgré sa complexité ; car Fabien Cerutti dispose à mes yeux d’un excellent livre de cuisine : il est rôliste, et cela se sent.    


Synopsis

Dans la Champagne fantastique de 1339, Français et Bourguignons se disputent la suzeraineté de ce comté stratégique ; en effet, dernière terre libre pour les Elfes et autres petits peuples, elle est de facto un majeur carrefour commercial de l’Occident. À l’occasion d’un tournoi pour fêter l’hiver, la Comtesse de Champagne devra trouver un époux à sa fille, scellant ainsi une alliance avec l’un ou l’autre des camps prédateurs.

Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard, chevalier mercenaire sans attaches, mais cerné de nombreux rivaux nés de précédentes affaires, va utiliser cette sombre situation à son avantage, intéressé autant par l’appât du gain que par de plus opaques besoins. Il tentera de jouer le jeu des puissants, tout en s’assurant de ne pas se brûler en retirant les marrons du feu.


Style

Le récit se décompose en deux parties bien distinctes : de l’une, le journal du chevalier mercenaire, qui est « enregistré » dans la diégèse par un petit artefact magique ; de l’autre, les correspondances épistolaires d’un descendant dudit chevalier, Michaël Konnigan, universitaire du début du XIXe siècle, alors qu’il prend connaissance de ce journal et de son héritage.

Le vocabulaire est recherché sans être grandiloquent, et il fait bien passer la personnalité sale et brute de décoffrage du personnage principal. Les chapitres épistolaires, eux, changent de vocabulaire et représentent plutôt le caractère académique et surexcité de ce deuxième personnage.

L’auteur joue avec ces deux styles bien différents ; mais j’ai un avis un peu alambiqué sur ce principe. Dans un sens, c’est le principal défaut que je trouve à cette œuvre – et à cette série-, et de l’autre, c’est la véritable étincelle de génie. Je n’emploie pas ce mot à la légère.

Mon principal problème est que les lettres du XIXe ne sont pas reliées à l’intrigue de notre Chevalier Pierre. Par conséquent, le rythme se casse tous les deux ou trois chapitres, alors que le journal du Bâtard laisse place aux lettres de Michaël, surtout lors de cliffhanger qui ne me donnaient envie que de zapper ces parties.

Je l’avoue, je l’ai fait. Plusieurs fois, quand l’intrigue de Pierre était trop haletante, j’ai laissé celle de Michaël de côté. Et pourtant, je me suis rendu compte du génie en y repensant et en suivant la série plus avant. Ce décalage permet d’apporter un autre point de vue sur le récit et j’y reviendrais lorsque j’aborderais l’univers. En vérité, ces différences de ton contribuent à dévoiler une énigme intéressante.

Je ne peux pas trop m’épancher sur ce sujet, car le coup de maitre de Fabien Cerruti est justement dans ce récit parallèle, qui se poursuit dans toute la série et qui véritablement sublime l’histoire. Je devrais l’aborder dans une section spoiler du quatrième tome – ce qui n’est pas prévu pour demain. Je recommande tout de même de vivre la révélation par soi-même.


Univers

L’auteur se sert des dialogues ou des observations de son personnage principal pour présenter un univers bien plus profond que ce qui occupe uniquement l’intrigue, à la façon d’un Seigneur des Anneaux ; ce qui en fait un parfait setting de jeux de rôle.

La France de 1339 est historiquement représentée, les gens et les coutumes y sont proéminents, et coexiste avec des univers fantastiques d’inspirations très larges ; le folklore celte, le germanique ainsi que de petites touches de Tolkien. Même si ce ne sont souvent que mentions, cela nous donne une société vivante et vraisemblable, qui m’a beaucoup inspiré pour l’un de mes jeux de rôles en cours. Farfadets, dragons, elfes, nains, orcs, gnomes, anciennes malédictions et artefacts magiques importants et moins importants pavent les pages, sans en faire trop ni pas assez. Un véritable plaisir pour un maitre du jeu, qui saurait exploiter cette myriade de détails pour insuffler vie à ses parties.

L’auteur ne tombe pas dans le piège de surexpliquer sa magie, et détaille seulement ce dont le lecteur a besoin pour en comprendre les tenants et aboutissants. Les phases d’expositions sont cohérentes avec la diégèse ; le personnage ne décrit pas le sort comme s’il devait s’adresser à quelqu’un qui ne connait pas son univers.

Évitant aussi le double piège de l’antihéros irréprochable et du syndrome Gary-Sue, l’auteur nous présente un personnage sombre, violent, moralement indéfendable, mais doté d’un certain sens de l’honneur, d’une éthique de travail, et d’un respect envers autrui – souvent dissimulé pour ne pas révéler de faiblesses à son entourage -. Le bâtard, par exemple, ne méprise pas l’honneur des chevaliers comme le ferait un Zorg avec son « l’Honneur a fait des milliers de morts, mais n’a jamais sauvé personne« , il méprise ceux qui s’en targuent sans y adhérer ; et d’un autre côté, le livre ouvre sur son opération d’assassinat d’un messager.

L’homme est intelligent, retord, tricheur et compétent à la science des armes – dont les combats sont très bien décrits -, mais n’est jamais surhomme implacable, se laisse surprendre, berner, laisse parfois des plumes en se sortant de situations dans lesquelles il se fourvoie par mégarde ou hubris.

Ce que j’apprécie de cet univers, aussi, ce sont les entremêlements d’intrigues. Les adversaires du Bâtard ne sont pas obstacles fixes à surmonter ; ils ont leurs propres agendas, leurs propres desiderata et plans en cours de réalisation ; ils ont une vie au-delà du récit et de ce « petit » tournoi champenois et cela apporte une véritable vraisemblance.


Conclusions

Le Bâtard de Kosigan est un livre brutal, implacable et rude, mais il ne se perd pas dans cette violence. Il n’utilise pas ladite violence comme ponctuation, mais au contraire pour mettre en exergue les passions, l’importance de l’intrigue en cours pour ses acteurs ; la mort n’est jamais brandie à la légère, et la realpolitik occupe toujours une place de choix dans leurs décisions, des ennemis jurés se laissant partir, car ils ont plus à gagner dans le statu quo que dans l’assouvissement de leur haine.

Et je trouve que cela donne un récit de dark fantasy à la fois plus mature et plus vraisemblable que d’autres ouvrages que j’ai pu lire ou visionner, tels Game of Thrones ou l’Épée de Vérité.

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